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Samedi 11 février.—Paris commence à avoir de la viande et des choses à manger, seulement les Parisiens manquent complètement de charbon, pour les faire cuire.
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Dimanche 12 février.—Je monte chez Théophile Gautier, qui s'est réfugié de Neuilly, à Paris, rue de Beaune, au cinquième, dans un logement d'ouvrier.
Je traverse une petite pièce, où je trouve assises sur le rebord de la fenêtre, ses deux sœurs, dans de misérables robes, avec leurs couettes de cheveux blancs, sous une fanchon faite d'un madras.
La mansarde, où se tient Théo, et qu'il remplit tout entière de la fumée de son cigare, tant elle est petite et basse, contient un lit de fer, un vieux fauteuil en bois de chêne, une chaise de paille, sur laquelle passent et s'étirent des chats maigres, des chats de famine, des ombres de chats. Deux ou trois esquisses se voient accrochées de travers aux murs, et une trentaine de volumes sont culbutés sur des planches en bois blanc, posées à la hâte.
Théo est là, en bonnet rouge, à cornes vénitiennes, dans un veston de velours, autrefois fait pour la petite tenue de Saint-Gratien, mais aujourd'hui si taché, si graisseux, qu'il semble la veste d'un cuisinier napolitain. Et le maître opulent de l'écriture et du dire vous apparaît, comme un doge dans la débine, comme un pauvre et mélancolique Marino Faliero, joué au théâtre Saint-Marcel.
Pendant qu'il parlait, qu'il parlait, comme devait parler Rabelais, je songeais à l'injustice de la rémunération dans l'art. Je pensais au somptueux et abominable mobilier de Ponson du Terrail, que j'avais vu déménager ce matin, de la rue Vivienne, par suite du décès de ce gagneur de 70 000 francs par an, dans un endroit quelconque, durant le siège.
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Jeudi 23 février.—Bien des mois se sont passés, sans que mes doigts aient dérangé de sa case, un bouquin des quais. Ces jours-ci, pour la première fois, j'ai acheté un volume avec l'intention, et je crois, la force d'intention nécessaire pour le lire.