Lundi 27 mars.—Ces jours-ci, j'ai eu, croyant à tout jamais en être débarrassé, une crise de foie qui a duré quatorze heures. Quatorze heures à me tortiller comme un ver coupé. Je crois que, de ma vie, je n'ai encore autant souffert. J'en sors brisé, avec la viduité de tête et la faiblesse d'un homme qui a fait une maladie de quinze jours. C'est la liquidation du siège et de ses suites. Fait curieux: cette maladie de foie qui a tué mon frère et qui me tuera sans doute, n'est pas du tout une maladie héréditaire, mais une acquisition de la littérature.

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Mardi 28 mars.—Les journaux ne voient, dans ce qui se passe, qu'une question de décentralisation. Ce qui arrive est tout uniment la conquête de la France par la population ouvrière, et l'asservissement, sous son despotisme, du noble, du bourgeois, du paysan. Le gouvernement quitte les mains de ceux qui possèdent, pour aller aux mains de ceux qui ne possèdent pas, de ceux qui ont un intérêt matériel à la conservation de la société, à ceux qui sont complètement désintéressés d'ordre, de stabilité, de conservation.

Après tout, peut-être dans la grande loi du changement des choses d'ici-bas, pour les sociétés modernes, les ouvriers sont-ils, comme je l'ai déjà dit, dans IDÉES ET SENSATIONS, ce qu'ont été les barbares, pour les sociétés anciennes, de convulsifs agents de destruction et de dissolution.

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Mercredi 29 mars.—L'atticisme d'Athènes et l'atticisme du grand siècle se révèlent, d'une manière bien ironique, en deux monuments littéraires contemporains, dans Aristophane et dans Molière. Chez Aristophane, le rire d'Athènes se gaudit de la m… du pet, des équivoques sur le c.., la q…, les c… Chez Molière, que la décence chrétienne prive des plaisanteries sur les parties génitales, le fin sourire de la France s'amuse superlativement de la perspective d'un trou de c.., dans lequel un apothicaire introduit une canule de seringue.

… Les triomphes désastreux de la République tiennent à ceci, à ceci seul: c'est qu'à chacun de ces avènements, la République présente à la société rebellée et prête à en venir aux coups, un rideau de messieurs, presque lavés, presque peignés, presque costumés en gens du monde. Il est vrai que ces messieurs rassurants, ces messieurs du nouveau pouvoir, ne gardent le pouvoir que juste le temps nécessaire pour livrer la société, désarmée par leurs bonnes mines, leurs douces paroles et leurs blanches cravates, à la bêtise et à la férocité des gens groupés derrière eux. Alors, il se trouve que les hommes, pour lesquels les gens du premier plan ont obtenu de la conciliation idiote, de la sensiblerie humanitaire, avec le respect religieux de leur sale peau, ces hommes épargnés, pardonnés, amnistiés, ne parlent que de fusiller et de guillotiner.

Ces messieurs qui nous la font, avec des programmes à la Platon, des blagues philanthropiques, des thèses de gouvernement idéal: voilà le grand danger. Ça n'est pas Assi et consorts qui ont vaincu, ces jours-ci, c'est Louis Blanc et les maires capitulards, venant, au nom de la fraternité, faire tomber les chassepots des mains des bataillons de l'Ordre…

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Jeudi 30 mars.—Il y a chez moi une faculté tyrannique: l'enfantement continu, perpétuel, d'une conception portant le cachet de ma personnalité. Si, comme dans ce moment-ci, ce n'est pas un livre que je roule dans ma tête, ma pensée s'amuse, jour et nuit, de la plantation d'un jardin, de la formation d'un coin de verdure et de feuillée particulier. A défaut de la création d'un jardin, ma cervelle s'occupera de la création d'une pièce, de l'arrangement et de l'ameublement d'une chambre, réalisés dans les conditions d'un idéal artistique, que d'autres achètent chez leur tapissier.