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Jeudi 6 avril.—Un jeune garde national passe sur notre boulevard, pleurant, pleurant comme un enfant. Est-ce un père? est-ce un frère qu'il pleure?
Toute la matinée, canonnade autour d'Issy, autour de Neuilly. Feu foudroyant de canons, de mitrailleuses, de mousqueterie, un feu comme je n'en ai jamais entendu du temps des Prussiens.
Une douzaine de voitures d'ambulances remonte avec moi l'avenue des Champs-Elysées. A la barrière de l'Étoile, une foule énorme regarde trois batteries versaillaises établies au-dessus du pont de Neuilly, et tirant contre la barricade du pont et le rempart.
Des groupes d'ouvriers sont juchés sur deux guérites. Des jeunes filles se tiennent en équilibre sur les chaînes de fer, en s'appuyant sur une épaule amie. Des Anglaises sont debout dans des mylords, stationnant en avant de la barrière, au-dessus d'une multitude noire, sur laquelle s'élève, çà et là, le cuivre brillant d'une grande lunette.
C'est au fond une curiosité indifférente de tous: bourgeois et ouvriers, femmes du monde et du peuple. Par acquit de conscience, et comme dans le jeu d'un rôle, une de ces femmes laisse-t-elle échapper: «C'est bien triste!» presque aussitôt cela dit, elle retrouve son petit rire fou, à propos de rien.
Dans le ciel brillant passent, à tire-d'aile, en coassant, des volées de corbeaux, que les coups de canon chassent de leur pâture!
Précédés d'un officier, le sabre au poing, dans les cris de Vive la République! poussés par des artilleurs ivres, trois canons défilent au grand galop, et détournent, un moment, l'attention, braquée sur la route montante et la barricade éventrée. Les obus commencent à tomber sur le rempart, et, peu à peu, la foule recule devant les éclatements d'obus dans l'air, laissant longtemps, dans le bleu du ciel, un petit nuage immobile.
Versailles met de l'imprudence à ne pas frapper un grand coup. Les Parisiens, tenus dans l'ignorance de l'étendue de leurs défaites, par les mensonges officiels et semi-officiels, ne sont pas découragés. Ils commencent même, il faut l'avouer, à être pris par l'amusant de cette guerre; derrière des remparts, comme à Issy, de cette guerre dans des maisons, comme à Neuilly.
Les aberrations et les inventions de la cervelle de cette plèbe armée dépassent tout ce qu'on peut imaginer. En veut-on un exemple? Ce matin, un innocent communard disait dans la villa: «A Versailles, ils fusillent tous les gardes nationaux, mais aujourd'hui, on change notre costume, on va nous donner l'uniforme de la troupe, et alors si les Versaillais continuaient, les puissances étrangères interviendraient!»