Mardi 4 avril.—Je me réveille tout triste. L'horizon est muet. Est-ce que Versailles serait battu, et serions-nous à la discrétion des hommes de la Commune? Heureusement que j'entends bientôt un bruit de mitrailleuses, bruit lointain, si lointain, que je ne sais pas bien si ce n'est pas un charroiement de rails de chemins de fer. Ce bruit devient plus distinct, et c'est bien vite comme un déchaînement du pétillement homicide.
Sur le boulevard, la soûlerie des gardes nationaux devient agressive aux passants.
Pourquoi, dans les guerres civiles, les courages grandissent-ils, et pourquoi des gens qui n'auraient pas tenu devant les Prussiens, se font-ils tuer héroïquement par leurs concitoyens?
Toute la journée le bruit de ces mécaniques de mort qui, par moment, semblent avoir des colères humaines.
Les omnibus ont retourné en dedans le rouge de leurs lanternes, pour n'être pas happés au passage, dans les environs de la Manutention.
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Mercredi 5 avril.—D'après le dire des journaux de ce matin, le gouvernement du Comité semble à sa fin, et cependant la canonnade dure toute la journée autour du fort d'Issy, dont on aperçoit, flottant au vent, le grand drapeau rouge.
La menace de faire marcher de force contre Versailles, les bataillons favorables à l'Assemblée de Versailles, fait sauver, d'ici, les quelques bourgeois valides, qui y sont encore.
Vraiment, si les Prussiens n'étaient pas à la cantonade, il serait désirable que l'expérience du gouvernement du Comité fût complète. Oui, il serait désirable qu'il eût deux ou trois mois de victoire, pendant lesquels il aurait le loisir d'appliquer son programme secret, et de réaliser tout ce qu'il a d'anarchique et d'antisocial dans le ventre. A ce prix est peut-être le salut de la France. Cela seul donnerait à la génération actuelle l'audace de détruire le suffrage universel et la liberté de la Presse: deux suppressions déclarées impossibles par le bon sens de la médiocratie. Oui, la liberté de la Presse, car je n'ai pas plus de respect pour cette puissance sacro-sainte que n'en eurent Balzac et Gavarni. Pour moi, le journal politique n'est qu'un instrument de mensonges et d'excitation; pour moi, le journal littéraire, le petit journal, ainsi que j'ai cherché à le démontrer dans les HOMMES DE LETTRES, n'est qu'un instrument d'abaissement intellectuel. J'aurais, je ne le cache pas, quelque curiosité de voir pratiquer ce régime. Je ne prétends pas que la France serait à jamais sauvée de la démagogie, mais mon régime à reculons pourrait bien donner à la société plus d'années de paix que ne lui ont donné, depuis soixante-dix ans, les impuissants essais de conciliation entre l'autorité et la liberté.
Je lis aux rayons de la lune une affiche de cannibale, qui, parlant «des assassinats des bandits de Versailles», proclame une loi de représailles, annoncée dans cette ligne significative: «œil pour œil, dent pour dent.» Si Versailles ne se dépêche pas, nous verrons la rage de la défaite se tourner en massacres, fusillades et autres gentillesses de ces doux amis de l'humanité.