Un de mes amis, de couleur très rouge, voit dans ce qui se passe, une ère nouvelle. Moi j'en ai assez des ères nouvelles, dirigées et menées par des hommes, avec lesquels mon ami ne consentirait pas à monter une faction.

J'entends un jeune Bellevillais s'exclamer ainsi, en s'adressant à ses camarades: «C'est dégoûtant, dans les compagnies, c'est à celui qui mangera le plus et boira davantage!»

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Lundi 3 avril.—La canonnade comme au temps des Prussiens. La canonnade tonnant, au petit jour, au Mont-Valérien, puis s'étendant dans la journée autour de Meudon, où Versailles a placé ses canons, dans les travaux de fortifications des Prussiens. Un tir incessant, dont la fumée se rabattant sur les maisons de la plaine, et les montrant toutes grises, fait du coteau, dans l'indécision et le vague, comme l'étagement d'une ville d'ardoise, d'où s'élanceraient des feux et des détonations de cratères…

Au milieu de cette rage de l'artillerie, l'habitude est tellement prise de vivre au bruit du canon, parmi les crachats de la fonte, et chacun a fait conquête d'une telle insouciance, que je vois des jardiniers gazonner tranquillement, à côté d'ouvriers reposant des grillages, avec la quiétude des printemps passés.

C'est insupportable, cette incertitude, devant une action que vous avez sous les yeux, que vous suivez avec une longue-vue, et dont vous ne pouvez vous rendre compte.

La réquisition est en train de passer des caisses publiques aux caisses des marchands. Cela a commencé hier à Passy.

Dehors, sur mon chemin, un tel abandon heureux des allants et des venants, qu'on doute de tout ce canon entendu… Devant la Manutention, je vois rentrer le 181e bataillon de la garde nationale. Les hommes sont pâles, sérieux.

On ne sait rien, à Paris, de l'issue de la journée. Les connaissances, les groupes, les journaux sont dans l'ignorance de la vérité. Soudain, le boulevard retentit de cette nouvelle à sensation, jetée à tous les échos de Paris, par les aboyeurs du «JOURNAL DE LA MONTAGNE»: Prise du Mont-Valérien. Je flaire un canard, et une manœuvre, pour décider les indécis à aller se faire tuer.

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