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Lundi 10 avril.—En cette durée de la lutte, et dans le rien, qui peut donner la victoire à l'un ou à l'autre parti, on passe par des alternatives terribles de crainte ou d'espérance, avec tout ce qui s'annonce, tout ce qui se dit, tout ce qui s'imprime, tout ce qui ment.

Vers les cinq heures du soir, est arrivée, ventre à terre, une estafette, qui, dit-on, a donné l'ordre de basculer les pièces sur les remparts. En même temps débouchait, à la porte d'Auteuil, un renfort de trois cents hommes.

La conciliation entre Versailles et la Commune, une conception de benêt!

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Mardi 11 avril.—Un garde national de Passy, que je rencontre sur le haut de l'omnibus, se met à causer avec moi: «J'y ai été de confiance, me dit-il, mais je m'en vais… Il n'y a pas d'ordre… Les officiers sont si chose… Enfin, à voir ça, on se demande s'il n'y a pas des gens payés pour un micmac… J'en suis parce que je n'ai pas de travail… que c'est trente sous… que je ne peux pas me mettre voleur… Mais si je trouvais à m'employer à n'importe quoi, à traîner la charrue… je ne serais plus de la nationale

Depuis la Madeleine jusqu'à l'Opéra, le boulevard est vide. On semble s'être recaché, et c'est pitié de voir dans quelle triste solitude boivent leur bock les filles qui font le quart, dans les cafés, près de l'Opéra.

Il semble planer sur Paris de mauvaises nouvelles. Les journaux annoncent un échec des Versaillais à Asnières. Un rien d'animation seulement autour du passage Jouffroy.

Je reviens, voyant aux portes et aux fenêtres, tous les habitants des quais, les yeux dirigés vers Issy. La canonnade est effroyable. Un bruit comme si le ciel s'écroulait. De la fenêtre de la chambre de mon frère, de Bicêtre au plateau de Châtillon, c'est une ligne d'éclairs, et comme le tir régulier et mécanique d'une mitrailleuse de canons, large comme l'horizon. Cela dure deux heures, mêlé au crépitement de la fusillade, et coupé à la fin d'effrayants silences, au milieu desquels s'élève le gémissement d'un petit chien de la maison voisine, épouvanté de ce long tonnerre.

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