Mercredi 12 avril.—En me réveillant ce matin, je vois le fort d'Issy, que je croyais pris, je le vois avec son drapeau rouge. Les troupes de Versailles ont donc été repoussées?

Pourquoi cet acharnement dans la défense, que n'ont pas rencontré des Prussiens? Parce que l'idée de la Patrie est en train de mourir! Parce que la formule «les peuples sont des frères», a fait son chemin, même en ce temps d'invasion et de cruelle défaite. Parce que les doctrines d'indifférence de l'Internationale, au point de vue de la nationalité, ont filtré dans les masses.

Pourquoi encore cet acharnement dans la défense? C'est que, dans cette guerre, le peuple fait, lui-même, la cuisine de sa guerre, la mène lui-même, n'est pas sous le joug du militarisme. Cela amuse ces hommes, les intéresse. Alors, rien ne les fatigue, rien ne les décourage, rien ne les rebute. On obtient tout d'eux,—même d'être héroïques.

Toujours, dans les Champs-Elysées, des obus jusqu'à la hauteur de l'avenue de l'Alma, et tout autour de l'Obélisque, des curieux que traverse à tout moment le galop d'une estafette, couchée sur son cheval, absolument comme un singe de Cirque.

Aux barricades de la place Vendôme, un va-et-vient de sales capotes marron, dont quelques-uns ont des casseroles, au bout de leurs fusils. Ces hommes ont l'air de promener des taches dans le quartier.

Le conducteur de l'omnibus, en passant devant la Manutention, d'où sortent à chaque instant des tonneaux de vin, me conte l'effrayant gaspillage qui s'y fait: les doubles rations exigées par les officiers pour leurs hommes, et les quatre ou cinq pains qu'emportent, chaque jour, dans leurs tabliers, les femmes de Belleville.

* * * * *

Jeudi 13 avril.—On commence à entendre le houhou plaintif des obus, tombant sur la batterie du Trocadéro, qui se bat, au-dessus de notre tête, avec le Mont-Valérien.

Je passe devant le café du Helder, où mes yeux cherchent naturellement une figure militaire. Le café est vide. Deux étrangères seules sont assises à la porte.

Vraiment, la cervelle humaine est dans ce moment détraquée, comme le reste. Il y a entre autres de prétendues idées fortes, qui font dire aux plus intelligents des bêtises grosses comme des maisons. Mon ami, aux opinions sang de bœuf, soutenait, ce soir, que tout doit s'incliner devant l'instinct des masses. Les instinctifs,—c'est ainsi qu'il les appelle,—sans conscience du sentiment qui les mène, doivent commander une obéissance, qui n'est pas due à la science, à la connaissance, à l'étude, à la réflexion. C'est vraiment une déclaration de droits en faveur de l'inintelligence, un peu trop énorme.