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Vendredi 14 avril.—Je suis réveillé par cette nouvelle, que me donne, ce matin, Pélagie. Une affiche force tous les hommes, quelque âge qu'ils aient, à marcher contre les Versaillais, et l'on parle avec terreur, à Auteuil, de la chasse, qui va être faite dans les maisons, aux réfractaires.

Au fond, il n'y a pas à se le dissimuler, les choses vont bien lentement, si elles ne vont pas mal. Voici deux ou trois tentatives qui n'ont pas réussi contre Vanves et Issy, et les fédérés semblent passer de la défensive à l'offensive, du côté d'Asnières.

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Samedi 15 avril.—Je jardinais ce matin. J'entends le sifflement de plusieurs obus. Deux ou trois éclats très rapprochés. Un cri s'élève dans la villa: «Tout le monde dans les caves!» Et nous voilà, comme nos voisins, dans la cave. Des détonations effroyables. C'est le Mont-Valérien qui nous lance un obus par minute. Un désagréable sentiment d'anxiété, qui, à chaque coup de canon, vous tient pendant les quelques secondes du trajet, dans la crainte de le sentir sur sa maison, sur soi.

Tout à coup une explosion terrible. Pélagie, qui est en train de fagoter, dans l'autre cave, un genou en terre, dans l'ébranlement de la maison tombe par terre. Nous attendons peureusement une chute, une dégringolade de pierres. Rien. J'aventure le nez par une porte entre-bâillée… Rien… Et cela reprend, et continue à peu près deux heures, autour de nous, en nous enveloppant du frôlement des éclats. Encore un éclat qui entre-choque le zinc du toit. Un sentiment de lâcheté, que je ne me suis jamais senti, du temps des Prussiens. Le physique est tout à fait bas chez moi. J'ai pris le parti de faire mettre à terre un matelas, et là-dessus couché, je demeure dans un état d'engourdissement ensommeillé, qui ne perçoit que très vaguement la canonnade et la mort. Bientôt un orage terrible se mêle au bombardement, et les déchirements de la foudre et des obus, me donnent, au fond de ma cave, la sensation d'une fin du monde. Enfin, vers trois heures, l'orage se dissipe et le tir commence à se régler, et les obus à tomber, en avant de moi, sur le rempart, où les fédérés réinstallent des pièces de siège.

Dans une interruption de la canonnade, je fais le tour de la maison. Vraiment on dirait que ma maison a été l'objectif du Mont-Valérien. Les trois maisons qui sont derrière moi, dans l'avenue des Sycomores, le 12, le 16, le 18, ont reçu chacune un obus. La maison Courasse, attenant à la mienne, et déjà touchée deux fois par les obus prussiens, a une fente comme la tête, du toit aux fondations. L'obus qui a jeté à terre Pélagie, a coupé l'aiguille du chemin de fer, et enlevé un morceau de rail de 500 livres, dont il a souffleté la façade de la maison, qui a tout un grand panneau de rocaille, écroulé sur le trottoir.

On parle des menaces de la nuit. Nous nous installons dans la cave. On bouche le soupirail avec de la terre de bruyère. On fait une flambée dans le calorifère, et Pélagie me dresse un lit dans un dessous d'escalier.

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Dimanche 16 avril.—Contrairement à toute prévision, une nuit tranquille, bien qu'un grand combat d'artillerie ait lieu dans la pluie et le vent, du côté de Neuilly.