La journée d'hier m'a fait faire des études très sérieuses d'acoustique. Je ne savais pas par quoi était produite l'espèce de plainte déchirée, qu'il m'était arrivée, une fois, de prendre pour le cri gémissant d'un homme. J'avais lu dans un journal que c'était le bruit particulier des boulets pleins. Maintenant je sais que cette plainte est le résultat de la projection d'un gros fragment concave d'obus. J'ai remarqué aussi que dans le bruit du coup de canon à boulet plein, il y a comme un bruit de rebondissement de tremplin, le faisant très bien distinguer de l'explosion de l'obus, même quand cette explosion est obtuse.
Une affiche blanche appelle les citoyens à faire des barricades dans le premier et le vingtième arrondissement. On offre quatre francs de paye par jour aux barricadeurs…
Une affiche rose invite les citoyens à s'emparer des quarante milliards, appartenant aux impérialistes. Et comme si le signataire de cette affiche trouvait cette somme assez minime pour les appétits de la populace, il établit qu'il y a un groupe de 7 500 000 ménages, ne possédant que dix milliards, tandis qu'il y a un autre groupe de 450 000 ménages de financiers et de gros industriels possédant quatre cents milliards, acquis bien certainement par de la canaillerie. Cette affiche, c'est le fin fond du programme secret de la Commune!
Et ne vois-je pas déjà ses hommes assis, avec leurs épouses, sur mon boulevard, et disant tout haut, en regardant nos villas: «Quand la Commune sera fondée, nous serons joliment bien, là dedans!»
Un tragique épisode de ces temps-ci.
Il y a quelques jours, on a sonné, le soir, chez Charles Edmond. Il a ouvert à une femme, aux cheveux presque blancs, qu'il ne reconnaissait pas, tout d'abord, dans l'ombre. C'était Julie; c'était sa femme.
Partie quelques jours avant l'insurrection pour Bellevue, elle avait emmené sa mère mourante et une bonne. On se bat au Bas-Meudon. Quatre gendarmes tombent devant son jardin. Voilà des blessés qu'il faut recueillir, qu'il faut soigner! Le sous-sol devient une ambulance, dans laquelle meurt la vieille mère. Pas de mairie, et pas moyen d'obtenir un permis d'inhumer.
Enfin, au bout de deux jours, une petite fille court jusqu'à Meudon, et revient avec le permis, une bière et un prêtre. Mais ni porteurs, ni fossoyeurs. On se met en marche à la nuit, le prêtre et les deux femmes portant la bière. Un obus arrive, éclate. La bière est jetée à terre, et les trois porteurs se couchent à plat ventre. Un autre obus, un autre encore, et, à chaque obus, la même cérémonie.
Au cimetière, on comptait sur la pioche des fossoyeurs. Pas de pioche. Les femmes sont obligées de déposer la bière dans un coin, et avec ce qu'elles ont de pointu, de coupant sur elles, et avec leurs doigts, ramassent de la terre, dont elles la recouvrent un peu.
Cela se passait, au milieu des canonnades et des fusillades effroyables de ces jours-ci.