Renan nous raconte cela, chez Brébant, où le dîner est aujourd'hui réduit à quatre convives, et il se plaint, avec justice et éloquence, du manque de courage des députés de Paris. Il dit qu'ils auraient dû parcourir la ville, et, parlant aux groupes, en faire sortir une résistance. Il dit que s'il avait été honoré du mandat de ses concitoyens, il n'aurait pas manqué à ce qu'il appelle un devoir. J'aurais voulu, ajoute-t-il, m'y faire voir, portant sur mon dos, quelque chose parlant aux yeux, quelque chose qui fût une marque, un signe, un langage, quelque chose pareil au joug, dont le prophète Isaïe ou Ezéchiel avait chargé ses épaules.

Puis, par ces zigzags, particuliers aux conversations vagabondes, la parole de Renan va au prince Napoléon, et à son voyage dans les mers du Nord. Il nous raconte que, l'abordant tout heureux, le matin où le bâtiment appareillait pour le Spielberg, l'abordant avec:—«Un beau temps, monseigneur?»—«Oui, un beau temps pour retourner en France.»

Le prince avait reçu dans la nuit une dépêche, lui apprenant la déclaration de guerre à la Prusse, et le rappelant en France. Le prince ajouta: «Encore une folie, mais c'est la dernière qu'ils feront!»

Et là-dessus, Renan s'étend longuement sur la justesse des prévisions du prince, sur sa perspicacité de Cassandre, et il nous parle de toute une nuit, passée à l'ambassade de Londres, pendant laquelle il avait entendu le prince prédire à Lavalette et à Tissot, prédire tout ce qui est arrivé.

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Mercredi 19 avril.—Quelqu'un affirmait hier qu'on évaluait à 700 000 le nombre des personnes parties de Paris, depuis les élections.

Sur le quai Voltaire, une odeur de poudre, apportée par le vent, et remontant la Seine sur le cours de l'eau.

Une partie de la journée, je reste à entendre la canonnade, au bout de la terrasse du bord de l'eau, derrière la Renommée, jetée en amazone sur son cheval de pierre, et s'enlevant toute blanche; sur un ciel gris d'ondées et de fumées, où courent de grands nuages violets.

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Jeudi 20 avril.—A onze heures du matin, le boulevard, de la rue Montmartre à la Bastille, présente l'aspect d'une grande rue d'une ville de province mal éveillée, dans laquelle on se promenait autrefois, pendant le relais de la diligence.