Calme et vacuité de la place de la Bastille. Au haut de la colonne, le Génie brandit son drapeau rouge; à son pied des marchandes débitent des pommes de terre frites et du café au lait, au milieu d'un étal de vieille ferraille.

En tête de la rue Saint-Antoine, ébauches de barricades, ancien système. Et à tout moment, le retour d'une garde nationale harassée, ou le départ des compagnies, portant leurs victuailles dans des mouchoirs, attachés à leurs baïonnettes. Des compagnies composées de vieillards en cheveux blancs, et de garçonnets qui semblent des enfants. J'en vois un, porteur d'un long fusil, dont la mine gamine fait retourner les passants, dans un mouvement de pitié.

Devant l'Hôtel de Ville, le cuivre luisant neuf d'une trentaine de canons.

Toujours des mensonges et des nouvelles de victoires signées de tous ces noms étrangers, qui me sont suspects comme des généraux de la Prusse, donnés à la France, pour s'entre-déchirer et s'achever.

Hommes s'approchant mystérieusement de vous, avec quelque chose de caché contre la poitrine, sous le croisement du paletot, et vous offrant le BIEN PUBLIC, qui se vend depuis deux jours sous le manteau.

On me raconte, ce soir, l'originale campagne d'un sexagénaire, engagé pendant le siège, dans une compagnie de francs-tireurs. Il ne s'agissait pas du tout, pour lui, de sauver la France, mon savant voulait seulement étudier les cryptogames qui se développent sur les cadavres. Et cette campagne lui a fourni les observations les plus curieuses sur les cryptogames français et prussiens.

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Vendredi 21 avril.—Groupe d'ouvriers qui causent en tête des Champs-Elysées.

Toute la causerie est sur la cherté de la vie, et l'orateur du groupe conte qu'il a eu un père qui tournait la meule: «Il ne gagnait que cinquante sous par jour, dit-il, et cependant il a pu nourrir trois enfants, tandis que moi qui gagnais cinq francs sous l'Empire, j'ai eu toutes les peines à en nourrir deux.» La hausse des salaires ne correspondant pas au surenchérissement de la vie; voilà au fond le grand et le juste grief de l'ouvrier contre la société actuelle… Ici je me rappelle que mon frère et moi, avons écrit quelque part que la disproportion entre le salaire et la cherté de la vie tuerait l'Empire… Et l'ouvrier ajoute: «Qu'est-ce que ça me fait à moi, qu'il y ait des monuments, des opéras, des cafés-concerts, où je n'ai jamais mis le pied, parce que je n'avais pas d'argent.» Et il se réjouit de ce qu'il n'y aura plus, dorénavant, de gens riches à Paris, persuadé qu'il est, que la réunion des gens riches, en un endroit, y fait monter la vie.

Cet ouvrier est à la fois stupide et plein de bon sens.