La VÉRITÉ annonce, que demain ou après-demain, doit paraître à l'OFFICIEL, une loi en vertu de laquelle sera enrôlé et condamné à marcher contre les Versaillais, tout homme marié, ou non marié, de dix-neuf à cinquante-cinq ans. Me voilà sous la menace de cette loi. Me voilà, dans quelques jours, obligé de me cacher, comme au temps de la Terreur. Le passage est encore libre, à la rigueur, mais je n'ai pas la volonté de m'en aller.

Quelle partialité dans les hommes de parti! Dire que j'entendais, ces jours-ci, des Français déclarer qu'ils préféreraient l'occupation prussienne à l'occupation versaillaise! Ce sont les mêmes hommes qui s'indignent contre les émigrés. Ceux-ci, cependant, avaient, pour appeler l'étranger à leur aide, les circonstances atténuantes de la confiscation de leurs propriétés, et du cou coupé de leurs femmes, de leurs sœurs, de leurs filles.

Des corbillards qui vont chercher des morts, parcourent le boulevard, ornés de leurs huit drapeaux rouges flottant au vent, et enveloppant dans leurs plis sinistres, les trognes macabres des cochers.

A la tombe de mon frère, à Montmartre, la fusillade et la canonnade semblent toutes proches et comme dans l'intérieur de Paris. Sur les hauteurs du cimetière, que les morts russes et polonais ont choisi pour lieu de leur sépulture, des femmes, couchées sur les pierres des tombes, écoutent, se soulevant pour voir.

Je retrouve la canonnade—elle est terrible aujourd'hui—sur la terrasse des Tuileries, au bord de l'eau. De temps en temps y monte, dérangé de son bain de soleil par le bruit, un rentier en casquette, que fait redescendre presque aussitôt à la «Petite Provence» l'éloquence guillotineuse d'un garde national aviné.

On ne peut pourtant pas s'en aller dans ce moment, où nos amis les ennemis, semblent se rapprocher tellement, qu'on se demande s'ils ne sont pas entrés, et qu'on s'attend à voir, dans la débandade des gardes nationaux, apparaître sous l'Arc de l'Étoile, au milieu des coups de fusil, les têtes des colonnes versaillaises. Mais au bout de tout ce bruit effroyable rien ne paraît, et l'on s'en va en disant: «Allons, ce sera pour demain.» Et ce demain n'arrive jamais!

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Samedi 22 avril.—Ici à Paris, je me sens vivre, comme par un voyage, dans une grande ville de l'étranger, où je serais arrêté par un contretemps quelconque. J'ai les heures vides, ennuyeuses, inoccupées, du séjour en camp volant.

Quelques misérables petits pots de verdure, au Marché aux Fleurs, que des ouvriers emportent en mordant dans leur pain.

Je vais au Jardin des Plantes avec l'idée d'une reconnaissance des lieux. Je veux voir s'il n'y aurait pas une cabane de cerf ou de gazelle vacante, et si je ne pourrais pas corrompre un gardien, pour y venir coucher la nuit, dans le cas où la réquisition militaire ou l'inimitié du tout-puissant Pipe-en-Bois, viendraient à me rechercher et à me découvrir rue de l'Arcade.