De temps en temps, des figures de l'extrême gauche, qu'on nomme à côté de moi, viennent cueillir les vivats de la foule, et Rochefort montrant, une minute, sous sa tignasse révoltée, sa figure nerveuse, est acclamé comme le futur sauveur de la France.
En revenant par la rue Saint-Honoré, on marche, par les trottoirs, sur des morceaux de plâtre doré, qui étaient, il y a deux heures, les écussons aux armes impériales de fournisseurs de la ci-devant Majesté, et l'on rencontre des bandes où, tête nue, des hommes chauves, cherchent à exprimer, avec des gestes épileptiques, ce que ne peut plus crier leur voix enrouée, leur gosier aphone.
Je ne sais pas, mais je n'ai pas confiance, il ne me paraît pas retrouver dans cette plèbe braillarde les premiers bonshommes de l'ancienne Marseillaise: ça me semble simplement des voyous d'âge, en joie et en esbaudissement, des voyous sceptiques, faisant de la casse politique, et n'ayant rien, sous la mamelle gauche, pour les grands sacrifices à la patrie.
… Oui, la République! Dans ces circonstances, je crois qu'il n'y a que la République pour nous sauver, mais une République, où on aurait en haut un Gambetta pour la couleur, et où on appellerait les vraies et rares capacités du pays, et non une République, composée presque exclusivement de tous les médiocrates et de toutes les ganaches, vieilles et jeunes, de l'extrême gauche.
… Ce soir, les bouquetières ne vendent plus, sur toute la ligne des boulevards, que des œillets rouges.
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Mardi 6 septembre.—Au dîner de Brébant, je trouve Renan, assis tout seul, à la grande table du salon rouge, et lisant un journal, avec des mouvements de bras désespérés.
Arrive Saint-Victor, qui se laisse tomber sur une chaise, et s'exclame, comme sous le coup d'une vision terrifiante: L'Apocalypse… les chevaux pâles!
Nefftzer, du Mesnil, Berthelot, etc., etc., se succèdent, et l'on dîne dans la désolation des paroles des uns et des autres. On parle de la grande défaite, de l'impossibilité de la résistance, de l'incapacité des hommes de la Défense nationale, de leur désolant manque d'influence près du corps diplomatique, près des gouvernements neutres. On stigmatise cette sauvagerie prussienne qui recommence Genseric.
Sur ce, Renan dit: «Les Allemands ont peu de jouissances, et la plus grande qu'ils peuvent se donner, ils la placent dans la haine, dans la pensée et la perpétration de la vengeance.» Et l'on remémore toute cette haine vivace, qui s'est accumulée depuis Davout, en Allemagne s'ajoutant à la haine léguée par la guerre du Palatinat, et dont la colère expression survivait dans la bouche de la vieille femme, me montrant, il y a quelques années, le château d'Heidelberg.