Et voici que l'un de nous dit qu'hier, pas plus tard qu'hier, un administrateur de chemin de fer lui contait ceci. Il se trouvait, il y a quelques années, à Carlsruhe, chez le ministre plénipotentiaire, et l'entendait dire à un de ses amis, très galantin, très friand de femmes: «Ici, mon cher, vous ne ferez rien, les femmes sont cependant très faciles, mais elles n'aiment pas les Français!»

Quelqu'un jette dans la conversation: «Les armes de précision, c'est contraire au tempérament français;—tirer vite, se jeter à la baïonnette, voilà ce qu'il faut à notre soldat; si cela ne lui est pas possible, il est paralysé.—La mécanisation de l'individu n'est pas son fait. C'est la supériorité du Prussien dans ce moment.»

Renan, relevant la tête de son assiette: «Dans toutes les choses que j'ai étudiées, j'ai toujours été frappé de la supériorité de l'intelligence et du travail allemand. Il n'est pas étonnant que, dans l'art de la guerre, qui est après tout un art inférieur, mais compliqué, ils aient atteint à cette supériorité, que je constate dans toutes les choses, je vous le répète, que j'ai étudiées, que je sais… Oui, messieurs, les Allemands sont une race supérieure!»

—Oh! oh! crie-t-on de toutes parts.

«Oui, très supérieure à nous, reprend Renan en s'animant. Le catholicisme est une crétinisation de l'individu: l'éducation par les Jésuites ou les frères de l'école chrétienne arrête et comprime toute vertu summative, tandis que le protestantisme la développe.»

La douce et maladive voix de Berthelot rappelle les esprits des hauteurs sophistiques aux menaçantes réalités: «Messieurs, vous ne savez peut-être pas, que nous sommes entourés de quantités énormes de pétrole, déposées aux portes de Paris, et qui n'entrent pas à cause de l'octroi, que les Prussiens s'en emparent et les jettent dans la Seine, ils en feront un fleuve de feu qui brûlera les deux rives! C'est comme cela que les Grecs ont brûlé la flotte arabe…—Mais pourquoi ne pas avertir Trochu?—«Est-ce qu'il a le temps de s'occuper de n'importe quoi!» Berthelot continue: «Si l'on ne fait pas sauter les écluses du canal de la Marne, toute la grosse artillerie de siège des Prussiens arrivera, comme sur des roulettes, sous les murs de Paris, mais songera-t-on à les faire sauter… Je pourrais vous raconter des choses comme cela jusqu'à demain matin.»

Et comme je lui demande s'il espère faire sortir, du comité qu'il préside, quelque engin de destruction: «Non, non, on ne m'a donné ni argent, ni hommes, et je reçois 250 lettres, par jour, qui ne me donnent le temps de faire aucune expérience. Ce n'est pas qu'il n'y aurait pas quelque chose à tenter, à trouver peut-être, mais le temps manque, le temps manque pour faire l'expérience en grand… et la faire accepter donc! Il y a un gros bonnet de l'artillerie que j'entretenais du pétrole: Oui, m'a-t-il dit, on s'en servait au IXe siècle.—Mais les Américains, lui ai-je répondu, dans leur dernière guerre…—C'est vrai, a-t-il repris, mais c'est dangereux à manier, et nous ne voulons pas nous faire sauter. Voyez-vous, ajoute Berthelot, tout est comme cela!»

Et toute la conversation de la table va aux conditions présumables, que fait le roi de Prusse: à une cession d'une partie de la flotte cuirassée, à la délimitation nouvelle que l'on a vue, sur une carte appartenant à Hetzel, et qui enlèverait des départements à la France.

On interroge Nefftzer qui ne répond pas directement à la question, et avec son scepticisme finement blagueur sous son gros rire, et avec sa parole malignement mordante sous son épais accent alsacien, se moque de Gambetta venant d'envoyer, comme maire de Strasbourg, un maire, qui, d'après lui, se serait sauvé, et remplacerait un maire qui se battrait courageusement, et il accuse X… d'avoir fait sa fortune dans les travaux des fortifications, et encore des officiers du génie, de faire inscrire, sur les feuilles des entrepreneurs, trois cents ouvriers, là, où un atelier de cinquante travaille seulement.

Renan, obstinément attaché à sa thèse sur la supériorité du peuple allemand, continue à la développer entre ses deux voisins, lorsque du Mesnil l'interrompt par cette sortie: «Quant au sentiment d'indépendance de vos paysans allemands, je puis dire que moi, qui ai assisté à des chasses dans le pays de Bade, on les envoie ramasser le gibier, avec des coups de pied dans le cul!»