«Eh bien, dit Renan, dérayant complètement de sa thèse, j'aime mieux les paysans à qui l'on donne des coups de pied dans le cul, que des paysans, comme les nôtres, dont le suffrage universel a fait nos maîtres, des paysans, quoi, l'élément inférieur de la civilisation, qui nous ont imposé, nous ont fait subir, vingt ans, ce gouvernement.»

Berthelot continue ses révélations désolantes, au bout desquelles je m'écrie:

—«Alors tout est fini, il ne nous reste plus qu'à élever une génération pour la vengeance!»

—«Non, non, crie Renan qui s'est levé, la figure toute rouge, non pas la vengeance, périsse la France, périsse la Patrie, il y a au-dessus le royaume du Devoir, de la Raison…»

Non, non, hurle toute la table, il n'y a rien au-dessus de la Patrie. «Non, gueule encore plus fort Saint-Victor, tout à fait en colère: n'esthétisons pas, ne byzantinons plus, f…, il n'y a pas de chose au-dessus de la Patrie!»

Renan s'est levé, et se promène autour de la table, la marche mal équilibrée, ses petits bras battant l'air, citant à haute voix des fragments d'Écriture sainte, en disant que tout est là.

Puis il se rapproche de la fenêtre, sous laquelle passe le va-et-vient insouciant de Paris, et me dit: «Voilà ce qui nous sauvera, c'est la mollesse de cette population!»

* * * * *

7 septembre.—De la barrière de l'Étoile à Neuilly. Il a plu toute la nuit. Les tentes ont des flaques d'eau dans leurs plis, et de la paille humide s'en échappe, de la paille laissant voir, dans l'intérieur des tentes, des morceaux de rouge, qui sont des soldats pelotonnés dormant. Au dehors sèchent, accrochés, çà et là, des chaussons, des caleçons, des clairons vertdegrisés, et, entre deux pavés, de pauvres petits feux grésillent sur du bois pourri de démolitions. Des sentinelles, semblables à des malades d'hôpital, montent la garde, empaquetées dans une couverture, et la tête serrée dans un mouchoir à carreaux bleus.

Tous ces soldats portent sur leurs visages, et dans l'engourdissement paresseux de leurs mouvements, le malaise de la nuit froide. Ils ne sont pas tristes, mais ils ont en eux une sorte de passivité, de résignation à la fois mélancolique, et un peu stupide. Ça semble des soldats pour mourir, non pour vaincre, des soldats prédestinés à la défaite par la désertion du moral, et dont le cerveau trouble, est hanté par le grand dissolvant des armées: la Trahison.