Dans le nombre, quelques belles insouciances ou quelques gaietés résistantes: un groupe mangeant gaillardement, sur une table, fabriquée d'une planche posée sur deux tronçons de poêle, et derrière la table, un troupier, au geste vainqueur, batifolant avec une cantinière du 93e, au petit tablier de soie bleue, envolé de sa jupe de drap.
Sur le mur des fortifications pèse un ciel bas, à travers lequel le vent chasse des nuées grises, au-dessus d'une ligne jaune: le ciel que Decamps met au-dessus de ses combats de Cimbres et de Teutons, et où, dans le moment, luit le bronze luisant de pluie, d'une pièce de 24, dont un gamin tourmente la manivelle.
Je monte sur le rempart. C'est comme l'écroulement de l'horizon, de ses arbres, de ses maisons, tombant à terre, dans un grand bruit étouffé, tandis que des pans de mur restent debout ainsi que des décors de dévastation, où se voient les poutres de toits à jour, enfermant du bleu du ciel, et des recoins rouges de marchands de vin effondrés. Dans la verdure seule, est encore debout la chapelle du duc d'Orléans.
Sur le pont-levis dans le chemin tournant, un désordre, une bousculade. Déjà le moi des hommes et des femmes s'est fait brutal, presque féroce. On se pousse les uns les autres, sous tous ces déménagements, sous toutes ces fuites, on se pousse sous les roues de toutes ces charrettes, de tous ces omnibus, de tous ces transports militaires, de tous ces haquets, enchevêtrés l'un dans l'autre, embourbés dans le chemin défoncé. Et l'on ne gagne l'avenue de Neuilly qu'un peu frôlé par le moyeu des roues, qu'un peu souffleté par les planches et les morceaux de bois portés par les ouvriers.
Jusqu'au pont, des deux côtés, les effets militaires séchant aux portes, aux fenêtres, font comme un immense Temple du haillon, et l'on marche, tout le temps, dans le bruit sec des batteries de fusil, que les soldats nettoient.
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8 septembre.—De la porte de Point-du-Jour jusqu'à mi-chemin de Saint-Cloud, se disputant l'entrée de Paris, trois et quatre rangées de voitures de toutes sortes, de toutes espèces, de toutes dimensions, voitures citadines et rustiques, au milieu desquelles s'élèvent, comme des maisons, les grandes voitures de foin, traînées par des bœufs roux. Et fiacres et charrettes, tour à tour fouettés de coups de soleil et de giboulées de pluie, montrent des mobiliers ruisselants d'eau, les mobiliers misérables de la banlieue de Paris, en haut desquels sont juchées, toutes branlantes, de vieilles femmes tenant sur leurs genoux des cages, où volètent de pauvres oiseaux affolés.
Autour, tombent toujours les grands arbres avec le frôlement sourd des branchages, tombent toujours les maisons avec le bruit de casse strident des vitres, se brisant sur le pavé.
La Seine emporte, sur ses eaux, le bruit des sonneries de clairons et des batteries de tambours des deux rives, desquelles se détache, çà et là, le sabot grisâtre d'une canonnière, que surmonte son énorme canon.
Les pelouses du parc de Saint-Cloud disparaissent sous les pantalons rouges de la ligne qui s'exerce, et l'on peut se croire au milieu de la guerre, à se voir entouré de ces hommes répandus sous les grands arbres, courant au pas gymnastique, agenouillés sur l'herbe, et faisant à blanc aujourd'hui, le simulacre de la fusillade qu'ils auront à faire demain.