Au petit café, où, il n'y a pas encore trois mois, j'étais assis à côté de celui qui est mort, je vois passer devant moi, sur des chevaux fourbus, des fantômes de dragons tout loqueteux, avec des casques bosselés, des tronçons de carabine, et des poules de la maraude, se débattant dans les filets, attachés à leurs selles.

Je monte au fort en terre, que l'on construit à Montretout. Au milieu de ceps, tout chargés de raisins noirs, j'aperçois la cravate blanche du vieux Blaisot, du doyen des marchands d'estampes, du descendant du libraire ayant son étalage, pendant le XVIIIe siècle, au bas du grand escalier de Versailles, du dénicheur de goût, auquel mon frère et moi, avons acheté de si beaux dessins de l'école française. Il est en train d'inspecter son petit carré de vigne, en regardant de travers le fort qui l'empêchera de bâtir la maison, où le vieillard qui a passé tant d'heures dans l'air vicié des salles de vente, espérait faire respirer à sa vieillesse l'air vivifiant de la haute colline.

Le fort, il est encore dans la tête de l'officier du génie chargé de le construire. On entend des manœuvriers gouailleurs dire: «Le fort, il sera fini dans trois mois!» Quant aux vingt mille ouvriers, qui, dans les journaux, sont censés y travailler, un curieux me dit qu'ils étaient à peine quelques centaines ces jours-ci, et qu'aujourd'hui ils sont en tout mille, et encore les trois quarts sont-ils des soldats de la ligne. Empire, République, c'est toujours la même chose.

… C'est agaçant tout de même d'entendre à tout, propos: C'est la faute de l'Empereur! et il y a de la générosité à moi d'écrire cela, à moi qui, pour la citation de quatre vers, cités dans le cours de littérature de Sainte-Beuve, couronné par l'Académie, ai été poursuivi en police correctionnelle par le gouvernement impérial,—et ce qui ne s'était jamais vu dans aucun procès de presse, placé entre des gendarmes,—oui, c'est agaçant. Car si les généraux ont été incapables, si les officiers n'ont pas été à la hauteur des circonstances, si… si…, ce n'est pas la faute de l'Empereur. Un homme n'a pas cette influence sur un peuple, et si le peuple français n'avait pas été très mal portant, très malade, la médiocrité de l'Empereur n'eut pas empêché la victoire.

Soyons bien persuadés que les souverains ne sont absolument que les représentants de l'état moral de la majorité de la nation qu'ils gouvernent, et qu'ils ne resteraient pas, trois jours, sur leurs trônes, s'ils étaient en contradiction avec cet état moral.

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Samedi 10 septembre.—Catulle Mendès, en uniforme de volontaire, vient me donner la main chez Péters.

Un garçon que j'ai connu à l'hydrothérapie dîne à côté de moi. Il hèle un monsieur au passage:—«Combien vous reste-t-il de fusils?—Mon Dieu, à peu près 330 000, mais j'ai peur que le gouvernement ne me les reprenne!» Et mon voisin me raconte que l'homme aux fusils, est un génie dans son genre, un voyant, qui a gagné six millions dans des affaires, que personne ne soupçonnait, qu'il achète d'un coup 600 000 fusils de rebut, à 7 francs pièce, et qu'il les revend près de 100 francs au Congo, au roi du Dahomey, et encore gagne-t-il sur l'ivoire et la poudre d'or avec lesquels on le rembourse. C'est chez lui une série d'affaires extraordinaires, toujours faites dans ces proportions: un jour l'achat de toutes les démolitions de Versailles; un autre jour l'envoi en Chine de 100 000 systèmes de lieux à l'anglaise.

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Dimanche 11 septembre.—Tout le long du boulevard Suchet, tout le long du chemin intérieur des fortifications, l'animation allègre et grandiose du mouvement de la Défense nationale. Tout le long du chemin, la fabrication des fascines, des gabions, des sacs de terre, le creusage dans les tranchées des poudrières et des caves à pétrole, et sur le pavé des anciennes casernes de gabelous, l'écroulement sourdement retentissant des boulets dégringolant des camions! En haut sur le couronnement, l'exercice du canon par des pékins, en bas l'exercice des fusils à tabatière par des gardes nationaux. A tout moment, le passage des blouses bleues, noires et blanches des mobiles, et dans l'espèce de canal de verdure du chemin de fer, l'éclair rapide des trains, dont on ne voit que le dessus tout rouge de pantalons, d'épaulettes, de képis de cette population militaire, improvisée dans la population bourgeoise.