Le Champ-de-Mars est toujours un camp, où la gaudriole soldatesque a fusiné, sur la toile grise des tentes: «On demande des bonnes pour tout faire!» Des files interminables de chevaux descendent boire à la Seine, et longent le quai, où des barrières de grosses cordes enferment des trains d'artillerie et des équipages de pontonniers.
Les Champs-Elysées qui ne sont plus arrosés: une tourmente de poussière, à travers laquelle apparaît une multitude armée, et de temps en temps, l'éclair du casque d'une estafette, se détachant, au bas de l'avenue, sur le ciel violet, sur l'obélisque tout blanc.
A la place de la Concorde, un rassemblement aux pieds de la statue de Strasbourg. Une échelle humaine est faite d'hommes en blouse, qui, grimpés après sa pierre blanche, et accrochés au geste canaillement puissant du poing de la statue sur sa hanche, fleurissent la ville héroïque, de branchages, de fleurs, de drapeaux, d'oripeaux patriotiques, tandis qu'au-dessous, des ronds de chapeaux noirs, s'abaissant devant la porte, toute verte de couronnes d'immortelles, piquées de cocardes, me font deviner des signataires du registre d'indignation.
A l'entrée de la rue de Rivoli, des charrettes passent, laissant voir les quatre pieds de grands bœufs morts, étendus sur le dos, et couverts d'une serge verte.
La grande allée des Tuileries est jonchée de paille. Sur la litière de cette gigantesque écurie, et semblant poser pour les études aimées de Géricault, se développent, s'allongent, se ramassent, dans le chatoiement du plein air, les croupes blanches, alezanes, pommelées de milliers de chevaux. Derrière eux, la ligne sévère des caissons avec leur roue de rechange, et au plus loin que l'œil va sous les arbres, dans ces jeux d'ombre et de lumière, encore des croupes de chevaux, des fumées de forges de campagne, des montagnes de foin et de paille. Le grandiose et excitant spectacle, que cette image de la guerre, étalée dans ce jardin de plaisance, au milieu de ces parterres, au milieu de ces orangers, au milieu de ces statues de marbre, aux piédestaux desquels s'accrochent aujourd'hui des sabres et des manteaux d'ordonnance.
… Ce soir, quelle insouciance, quelle belle non-conscience du lendemain, de ce lendemain, où la ville sera peut-être à feu et à sang! Le même enjouement, la même futilité de paroles, le même bruit léger et ironique des conversations, dans les restaurants, dans les cafés. Femmes, et hommes sont les mêmes êtres de frivolité qu'avant l'invasion, seulement quelques femmes grinchues trouvent que leurs maris ou leurs amants lisent trop longtemps le journal.
… Je repasse cette nuit le long des Tuileries, et je retrouve le spectacle de la journée, baigné de la laiteuse clarté d'une lune, levée au haut de la rue de Rivoli, et qu'écorne la haute cheminée du pavillon de Flore. Sous l'électrique clarté, bleuissant et glaçant le vert du feuillage, à travers ces arbres, qui prennent des apparences d'arbres de mythologie, parmi le silence du parc endormi, où ne s'entend que la cantilène d'un artilleur qui veille, toutes ces croupes, dans leur immobilité blanche, font rêver à des chevaux de pierre,—à un haras de marbre, retiré d'un Parthénon, découvert dans un bois sacré.
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Mardi 13 septembre.—C'est le jour de la grande revue, de la monstre de la population en armes.
Au chemin de fer, les wagons sont escaladés par les lignards, leurs pains ronds fichés dans les baïonnettes. A Paris, dans toutes les rues et les boulevards nouveaux de la Chaussée-d'Antin, les trottoirs ne se voient plus, sous les masses grises de vivants qui les recouvrent: une première ligne de mobiles, en blouse blanche, assis les pieds dans le ruisseau, une seconde ligne adossée ou couchée contre les maisons. Entre une double haie de citoyens armés, remontent le boulevard, les baïonnettes des gardes nationaux allant à la Bastille; descendent le boulevard, les baïonnettes des mobiles allant à la Madeleine:—un double courant étincelant sous le soleil d'éclairs d'acier, et qui ne cesse pas.