De toutes les rues débouchent des gardes nationaux en redingote, en vareuse, en bourgeron, avec au-dessus de leurs têtes, des chants qui n'ont plus rien de la note gamine ou crapuleuse de ces jours derniers, mais où semble aujourd'hui se recueillir le dévouement, et où paraît monter l'enthousiasme de cœurs héroïques.

Tout à coup, dans le bruit des tambours, un grand silence ému, des regards d'homme se rencontrant, comme dans un serment de mourir, puis de cet enthousiasme concentré sort un grand cri, un cri du fond de la poitrine, qui salue avec: Vive la France! Vive la République! Vive Trochu! le galop rapide du général et de son escorte.

Le défilé commence de cette garde nationale, aux fusils fleuris de dahlias, de roses, de floquets de rubans rouges, défilé interminable, où le chant d'une Marseillaise, plutôt murmuré que crié, laisse au loin derrière la marche lente des hommes, comme les ondes sonores et pieuses d'une mâle prière.

Et à voir dans les rangs, ces redingotes, côte à côte, avec les blouses, ces barbes grises mêlées aux mentons imberbes, à voir ces pères, dont quelques-uns tiennent par la main leurs petites filles, glissées dans les rangs, à voir ces hommes du peuple et ces bourgeois faits soudainement soldats, et prêts à mourir ensemble, on se demande s'il ne se fera pas un de ces miracles qui viennent en aide aux nations qui ont la foi.

Je monte à Montmartre, au MOULIN DE LA GALETTE, et aux pieds du pittoresque moulin, enguirlandé de lierre courant au travers des têtes antiques de plâtre, je trouve la curiosité de Paris qui se repaît de la batterie de marine, installée dans le sable jaune.

Des hommes, des femmes regardent au loin les grandes fumées blanches, s'élevant du vert des forêts de Bondy, de Montmorency, et au milieu desquelles un village qui brûle, flambe comme le feu d'une cheminée de forge. Pendant que je regarde au loin, une vieille femme qui a conservé un accent de province, me dit: «Est-il possible qu'on brûle tout ça!» On sent chez cette vieille femme un sentiment manquant absolument à la population féminine parisienne m'entourant: l'attachement à la nature, aux arbres, à tout ce qui a été son berceau.

Je pousse jusqu'à La Chapelle. Sur les sales coloriages des maisons du faubourg Saint-Denis, ce ne sont que des fusils déposés contre les murs; sous les voûtes moisies et rustiques des grandes portes cochères, ce ne sont encore que des fusils. Tout le monde qui mange ou boit à la porte des cabarets, a un fusil entre les jambes. Des ouvriers, le tablier de cuir au ventre, font jouer devant leurs femmes la batterie d'une tabatière, pendant que, par la petite porte de la mairie, jaillit un flot de populaire en blouse, brandissant des fusils.

Sur la chaussée se presse et se hâte la fin des déménagements retardataires, que traîne dans des voitures à bras le mâle attelé, que pousse par derrière la femelle. Au milieu s'élèvent d'immenses chariots, avec les tonneaux en avant, les paniers à volaille au milieu, et à l'arrière la literie et les matelas sous une couverture tendue, où sont pelotonnés les femmes et les enfants.

Puis c'est la rentrée verte de tout ce que les champs maraîchers ne doivent pas garder pour l'ennemi: des charrettes de choux, des charrettes de potirons, des charrettes de poireaux, marchant lentement sous un ciel gris, traversé d'un grand zigzag orange; et sur les trottoirs, et entre les roues des voitures, toute une population de déménageurs et de déménageuses, portant suspendus à leurs personnes les dépouilles du champ ou les baroques débris du logis hors barrière. Je remarque une toute petite fille ayant une paire de bottes à l'écuyère accrochée par une ficelle à une épaule, et portant, de sa main libre, un vieux baromètre doré.

Le soir, je retourne à Montmartre. Je grimpe par ces montées et ces escaliers de ville arabe; par ces rues étranges, et que la nuit fait presque fantastiques. Cet incendie, ces cieux réverbérés, cet horizon de flammes, tout ce que l'imagination attendait de cet incendie des forêts, tout ce que cherche, à voir, près de l'abreuvoir, la foule piétinante dans l'ombre; rien, rien qu'une ligne qui semble fermer la vue avec un mauvais cordon de réverbères mi-éteints.