Les survivants au bombardement, à la menace de la mort à toute minute, ont quelque chose de l'apparence des somnambules, faisant des actions dans le sommeil et la nuit. Il y en a qui portent sur eux la résignation du fatalisme.
La foule, qui vague dans cette destruction, est coléreuse. Et devant le spectacle de cette dévastation, un petit vieux, dont les yeux semblent deux jets de gaz, parle de supplices effroyables à infliger à Thiers, avec des mouvements de mains assassines, qui ont devant lui des contractions d'étrangleur.
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Dans ce moment-ci, le café Voisin est l'endroit où l'Etat-major de la place Vendôme vient prendre le café, avec quelques frères et amis. Il est curieux d'entendre ces messieurs, et d'assister, de son coin d'ombre, à cette sauvage parlotte. Aujourd'hui la destruction de la colonne Vendôme les amène à parler du Musée de Cluny. L'un d'eux, déblatérant contre ces fausses anticailles, émet l'idée que l'argent consacré à ces achats stupides, est détourné d'une destination utilitaire et profitable au peuple, et conclut à la vente de ces bibelots au profit de la nation.
Burty, qui a passé la journée avec les gens de LA LIGUE, me confirme cet hébétement, ce fatalisme résigné des gens qu'il a vus, et dont beaucoup n'ont pas voulu rentrer à Paris. Il me raconte que passant avec une voiture d'ambulance, devant un groupe de femmes ramassées sous une porte cochère, comme il leur avait crié, si elles voulaient rentrer à Paris, sa demande avait été accueillie par une espèce de rire:—un refus à la fois triste et moqueur.
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Mercredi 26 avril.—Oui, je persiste à le croire, la Commune périra, pour n'avoir pas donné satisfaction au sentiment qui fait sa puissance incontestable. Les franchises municipales, l'autonomie de la Commune, etc., etc.: tout le nuage métaphysique dans lequel elle se tient, propre à satisfaire quelques idéologues de cabaret, n'est pas cela qui lui donne une action sur les masses. Sa force lui vient absolument de la conscience, que le peuple a d'avoir été incomplètement et incapablement défendu par le gouvernement de la Défense nationale. Si donc la Commune, au lieu de se montrer plus complaisante aux exigences prussiennes que Versailles lui-même, avait rompu le traité qu'elle reproche à l'Assemblée, si elle avait déclaré la guerre à la Prusse, dans une folie furieuse de l'héroïsme, M. Thiers était dans l'impossibilité de commencer son attaque, il ne pouvait travailler à la reddition de Paris avec le concours de l'étranger.
Maintenant, si la résistance avait été énergique, si deux ou trois petits succès de rien avaient inauguré cette tentative—dira-t-on impossible—savez-vous ce qui serait arrivé? M. Thiers, pas plus que ses généraux, n'eût été maître de ce mouvement, et tout le pays aurait été entraîné dans une reprise à outrance de la guerre. En tous cas, la mort de la Commune, dans ces conditions, eût été une grande mort, une mort qui eût fait faire un rude chemin aux idées, qu'elle abritait sous son drapeau.
Mme Burty, que je trouve seule, occupée nerveusement à faire briller les bronzes japonais de la petite vitrine, m'entretient tristement de la surexcitation maladive que fait la politique chez son mari. Puis elle me raconte une scène brutale et stupide faite à Mme Bracquemond, qui est professeur dans une école de dessin, une scène faite, en présence de ses élèves, par un délégué et une déléguée de la Commune. Or, le délégué est un peintre en bâtiment, et la déléguée sa femme.
Dans les cafés, les rares gandins qui sont restés à Paris, enseignent, le soir, aux lorettes, à calculer la distance des canons qui tirent, d'après le nombre de secondes, qui s'écoulent entre l'éclair et la détonation.