A huit francs la dépêche de Thiers!

C'est un homme en blouse, assis sur un banc des boulevards, qui vend un énorme obus, posé à terre devant lui.

* * * * *

Vendredi 28 avril.—En lisant la CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, je suis frappé de l'action que certains livres exercent sur certains hommes, et comme ces hommes, chez lesquels le père n'a pas imprimé une marque de fabrique, sortent tout entiers des entrailles d'un bouquin. Toute la méchanceté trouble de ce livre, je l'ai sentie, je l'ai touchée chez quelques jeunes gens, mais encore accrue, développée, mise en pratique fielleuse par une basse naissance. Alors je me demandais curieusement, si ces jeunes tiraient tout cela de leur propre fonds. Aujourd'hui je m'aperçois que cette méchanceté n'était qu'un plagiat, un plagiat littéraire, qui, avec l'aide de détestables instincts, est devenu à la fin un tempérament. En sorte que l'Octave de la fiction a vraiment fait, comme dans une matrice humaine, des tas de petits Octaves, en chair et en os.

Fatigué du spectacle de la rue, de la vue des gardes nationaux toujours saouls, de la canaille en plein épanouissement, je me sauve au Jardin des Plantes. J'ai besoin de voir des fleurs et d'élégantes bêtes. L'aide-jardinier, qui m'introduit dans les serres, me dit: «Vous venez voir nos malades?» Il fait allusion à tous ces arbres frileux, qu'a tués le froid, entré par les vitrages, avec les obus prussiens.

* * * * *

Samedi 29 avril.—Deux histoires vraies de l'ambulance des Champs-Elysées.

Un garde national est apporté blessé. La blessure est intéressante. C'est un bouton d'obus, un morceau de fonte, gros comme une pièce de quarante sous, qui est entré à la tête du fémur, est descendu le long de la cuisse, a contourné le mollet et s'est logé près de la cheville. Il agonise au bout de trois jours. Sa femme a été prévenue. Elle est là, le regardant mourir, muette, sans une parole. Une femme de l'œuvre qui passe, entreprend de la consoler: «Ma pauvre femme…» L'épouse l'interrompt: «Il y a dix-huit ans que nous étions ensemble, et nous ne pouvions pas nous souffrir,» et la voici qui entame un chapitre de griefs interminables contre l'agonisant. La dame de l'œuvre s'esquive… Le dénouement se précipite. Un quart d'heure n'était pas passé, qu'un garçon de salle murmure à l'oreille de la femme: «—Votre mari est mort!—Il faut qu'un chirurgien le dise!» reprend la femme. On va chercher un interne qui tâte le cadavre, et dit: «—Oui, il est bien mort!» A quoi la veuve riposte aussitôt: «—Eh bien, la pension?—Je ne l'ai pas sur moi!» fait l'interne, qui l'expédie à Chenu, qui la réexpédie à un délégué.

Autre histoire. Un jeune garde national meurt d'une blessure presque imperceptible à la poitrine, mais que l'on suppose avoir amené les plus graves désordres à l'intérieur. Il y a une grande curiosité chez les médecins, pour étudier le cas. Le père, qui était au chevet de son fils, a disparu. On ne sait ce qu'il est devenu. Le cadavre est transporté dans le petit chalet, au fond. Trois médecins s'y glissent. L'autopsie commence, est commencée… quand, tout à coup, le père se précipite dans le chalet, avec des cris de nature à ameuter les passants. Le garçon d'amphithéâtre n'a que le temps d'enfermer les médecins dans une autre salle, et il a à peine tourné la clef, qu'il retrouve le père sur le cadavre de son fils, ouvert. Le père crie, menace, parle de faire monter le peuple dans le chalet.—«Veux-tu vingt francs, lui dit froidement le garçon d'amphithéâtre?—Vingt francs! un fils unique! reprend le père. Vous entendez la scène.—Allons, vingt-cinq.» Le père se calme, tend la main, et file.

Le père, on l'a su depuis, était un ancien garçon d'amphithéâtre qui avait flairé le désir d'autopsie, s'était caché dans l'ambulance, avait assisté aux allées et venues de son confrère, avait donné le temps aux chirurgiens de commencer, puis avait bondi de son embuscade.