Un frêle échafaudage commence à monter le long de la colonne Vendôme et à étreindre son bronze glorieux.
Une circulaire de la guerre fait assavoir aux gardes nationaux: que, comme l'envoi d'un parlementaire peut être une ruse de guerre, il faut continuer à tirer, quand même l'ennemi a cessé le feu… Et en même temps une affiche du citoyen Rossel, en réponse à la sommation de rendre le fort d'Issy, menace, sous le prétexte d'insolence—il est bien difficile à une sommation de ne l'être point un peu—menace de faire fusiller le premier parlementaire qui en apportera une seconde.
Cela me semble la suppression du dialogue entre les deux armées.
Huit heures. Aux Champs-Elysées un ciel d'or pâle, teinté de rose. Les arbres violacés, avec dessous des silhouettes noires s'avançant ou reculant, à mesure que les détonations d'obus se rapprochent ou s'éloignent. Des groupes aux discussions colères, où tout homme qui discute les actes de la Commune, est traité de mouchard—un mot qui fait assassiner par les foules.
Parmi les orateurs, un ouvrier à la figure rageuse des politiqueurs de Gavarni. Après une terrible sortie contre Versailles, il termine par cette phrase significative. «Et puis dans dix ans, sous prétexte d'une revanche, ils nous feront marcher contre les Prussiens, c'est ce qu'il ne faut pas!» Du groupe se détachent trois soldats, dont l'un dit à ses camarades: m… pour les discours libéraliques; la chose: c'est que nous avons huit litres de vin dans notre bidon, un pain de quatre, et un gros morceau de… de quelque chose que je n'entends plus.
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Jeudi 4 mai.—Mauvaises nouvelles d'Auteuil et du boulevard Montmorency. Les obus pleuvent autour de ma maison. La grille de la porte de la villa vient d'être défoncée.
J'accompagne Burty à l'Hôtel de Ville, où il va essayer d'attraper un laissez-passer en blanc, pour un pauvre diable qui veut s'enfuir. Il s'agit de découvrir le poète Verlaine, nommé chef de bureau de la Presse.
Le concierge ne sait pas quel est le numéro du bureau de la Presse, et les employés s'ignorent absolument entre eux.
Dans un salon, les gardes nationaux, inoccupés, tracassent de leurs baïonnettes la serge verte, qui enveloppe les lustres. Dans un corridor, un soldat engueule furibondement son officier. Sur tous les escaliers battent, entr'ouvertes, les portes des lieux, et cela sent très mauvais partout.