Vendredi 5 mai.—Je vois un magasin de la rue Saint-Honoré, qui commence à couvrir ses glaces de bandes de papier collé. Cela m'est expliqué par le voisinage de deux canons… Il me semble apercevoir une partie de la grille de la colonne Vendôme déjà détruite.
L'avachissement, l'indifférence de cette population vivant sous la main de cette canaille triomphante, m'exaspère. Je ne puis, sans entrer en rage, la voir continuer, sa vie badaudante. Que de ce vil troupeau d'hommes et de femmes, il ne sorte pas une indignation, une colère qui atteste le sens dessus dessous des choses humaines et divines! Non, Paris a tout simplement l'aspect d'un Paris, au mois d'août, par une année très chaude. Oh! les Parisiens de maintenant, on leur violerait leurs femmes entre les bras… on leur ferait pis, on leur prendrait leur bourse dans la poche, qu'ils seraient ce qu'ils sont, les plus lâches êtres moraux que j'aie vus.
Ce soir, dans les groupes, les communards se montrent pleins d'ironie à l'endroit de la charité. Ils rejettent théoriquement, avec dédain, les secours des bureaux de bienfaisance. L'un proclame que la société doit des rentes à tous les hommes, en vertu de l'aphorisme: «Je vis, donc je dois exister!» Et le refrain général est: «Nous ne voulons plus de riches!»
* * * * *
Dimanche 7 mai.—Aujourd'hui, dans ces cruels jours, je repasse ma triste vie et les jours de douleur qui la composent. Je pense à ce temps de collège plus dur pour moi, que pour d'autres, par un sentiment d'indépendance qui, toutes ces années, m'a fait battre avec de plus forts que moi, ou m'a fait vivre dans cette espèce de quarantaine qu'impose la tyrannie des tyrans en herbe aux lâchetés des hommes-enfants. Je songe à ma vocation de peintre, à ma vocation d'élève de l'école des chartes, brisées plus tard par la volonté de ma mère. Je me retrouve dans une vie d'étudiant, de clerc d'avoué sans le sou, condamné à de basses amours, mal à l'aise dans un milieu de camarades et d'amis, bas, vulgaires, bourgeois, ne comprenant rien aux aspirations artistiques et littéraires qui me tourmentaient, et m'en plaisantant avec la raison mûre de vieux parents.
Enfin me voilà, moi qui n'ai jamais su bien exactement combien font deux et deux, et qui ai eu toujours l'horreur des chiffres, me voilà à la Caisse du Trésor, condamné à faire des additions du matin au soir: deux années où le suicide a approché sa tentation bien près de moi.
Ai-je enfin acquis l'indépendance? Ai-je touché à la vie libre et occupée de ce que j'aime? Ai-je commencé la douce existence avec mon frère, six mois ne sont pas écoulés, qu'à mon retour d'Afrique, une dyssenterie me met, pendant près de deux ans, entre la vie et la mort, et me laisse une santé, où il n'y a jamais une journée tout à fait bonne.
J'ai cette grande jouissance de pouvoir donner ma vie au travail pour lequel j'étais né, mais c'est au milieu d'attaques, de haines, de fureurs, je puis le dire, comme aucun écrivain de notre époque n'en a rencontrées. Quelques années se passent ainsi dans la lutte, au bout desquelles mon frère est gravement attaqué du foie, pendant que chez moi se déclare une maladie des yeux menaçante. Puis mon frère tombe malade, très malade, est malade, tout un an de la plus effroyable maladie qui puisse affliger un cœur et une intelligence, noués au cœur et à l'intelligence d'un malade.
Il meurt. Et aussitôt sa mort, pour moi, accablé et sans ressort, commencent la guerre, l'invasion, le siège, la famine, le bombardement, la guerre civile; tout cela frappant plus durement sur Auteuil que sur tout autre point de Paris. Je n'ai vraiment pas été heureux jusqu'à ce jour. Aujourd'hui je me demande si c'est bien tout, je me demande si j'ai longtemps encore à voir, si je suis condamné à devenir bientôt aveugle, à être privé du seul sens qui me continue encore les uniques jouissances de ma vie.
Il y a incontestablement un enragement parmi la population parisienne. Je vois aujourd'hui une femme, qui n'est pas du peuple, qui a un âge vénérable, une bourgeoise mûre enfin, je la vois donner, sans provocation, un soufflet à un homme qui se permettait de lui dire: «de laisser en paix les Versaillais.»