On crie un nouveau journal de M. de Girardin: LA RÉUNION LIBÉRALE. Conciliation sans transaction. Faut-il que la France soit un peuple de gogos, pour avoir gobé cet homme à idées sans idées, ce puffiste d'antithèses!
Je pénètre, ce soir, à Saint-Eustache, où a lieu l'ouverture d'un club.
Au banc d'œuvre, entre deux lampes est un verre d'eau sucré, entouré de quatre ou cinq silhouettes d'avocats. Dans les bas côtés, debout ou sur des chaises, un public de curieux amenés, par la nouveauté du spectacle. Rien de sacrilège dans l'attitude de ces hommes, dont beaucoup, en entrant, portent instinctivement la main à leur casquette, et ne la laissent qu'à la vue des chapeaux qui sont sur les têtes. Non, ce n'est point la profanation de Notre-Dame, en 93, ce ne sont point encore les harengs, grillés sur les patènes, seulement une forte odeur d'ail monte sous les voûtes sacrées.
La sonnette, la sonnette au tintement argentin de la messe, annonce que la séance est ouverte.
A ce moment surgit dans la chaire, une barbe blanche, qui, après s'être gargarisé avec quelques phrases puritaines, demande à l'assemblée de voter la proposition suivante: «Les membres de l'Assemblée nationale, et aussi bien Louis Blanc, Schœlcher, que les autres, les membres de l'Assemblée nationale, ainsi que les autres fonctionnaires, sont déclarés responsables, sur leur fortune privée, de tous les malheurs de cette guerre, et tout autant pour ceux qui périssent du côté de Versailles, que du côté de Paris. En sorte, dit-il, en entrant dans des explications, qu'un représentant de province sera très désagréablement surpris, quand le paysan, chez lequel on aura rapporté le corps de son fils, viendra lui réclamer, sur sa fortune, la pension qui lui est due.» La proposition mise aux voix n'est pas votée, je ne sais par quel empêchement.
A la barbe blanche succède un pantalon gris-perle qui déclare d'une voix rageuse, que pour vaincre, il n'y a que la terreur. Il réclame, celui-là, l'installation d'un troisième pouvoir, d'un tribunal révolutionnaire, avec la roulée immédiate sur la place publique de la tête des traîtres. La proposition est frénétiquement applaudie par une claque, groupée sur les chaises autour de la chaire.
Un troisième prédicateur, qui a toute la phraséologie de 93, apprend qu'on a trouvé 10 000 bouteilles de vin chez les calotins du séminaire de Saint-Sulpice, et demande que des perquisitions soient faites chez les bourgeois, où doivent être cachés de grands approvisionnements.
Ici—je veux être impartial—monte à la tribune un membre de la Commune, en costume de la garde nationale, et qui parle bonhommement, carrément. Tout d'abord, il affiche son mépris pour les phrases ronflantes, avec lesquelles on se fait une popularité facile, et déclare que le décret du Mont-de-Piété, dont le précédent orateur avait demandé l'extension, n'a pas été étendu au delà des objets de 20 francs, parce qu'il ne s'agit pas de prendre, sans savoir comment on payera.
Il ajoute que le Mont-de-Piété est une propriété privée; qu'il faut pouvoir être sûr de lui rembourser, ce dont on le dépossède, que la Commune n'est pas un gouvernement de spoliation, qu'il est nécessaire qu'on le sache bien, et que ce sont les maladresses d'orateurs pareils à celui qui l'a précédé, qui répandent dans le public l'idée, que les hommes de la Commune sont des partageux, et que tout individu qui a quatre sous, sera obligé d'en donner deux.
Puis parlant des hommes de 93, que, selon son expression, on leur jette sans cesse entre les jambes, il déclare que ces hommes n'ont trouvé devant eux que l'action militaire, mais que s'ils avaient eu à résoudre les énormes et difficiles problèmes du temps présent, ces fameux hommes de 93 n'auraient peut-être pas été plus adroits, que les hommes de 1871. Et là-dessus il lance un assez beau et assez brave: «Qu'est-ce ça me fait que nous soyons victorieux de Versailles, si nous ne trouvons pas la solution du problème social, si l'ouvrier demeure dans les mêmes conditions!»