Comme si tout ce que nous souffrons n'était pas suffisant, voici qu'il apparaît, dans les journaux, la perspective d'une occupation prussienne.

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Vendredi 19 mai.—Des journées interminables, que je promène çà et là: le trouble et la fatigue de ma vue ne me permettant pas la distraction d'un livre.

On ne rencontre dans les rues que des gens qui monologuent tout haut, semblables à des fous, des gens de la bouche desquels sortent des mots: désolation, malheur, mort, ruine,—tous les vocables de la désespérance.

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Dimanche 21 mai.—Dans mon désœuvrement, mes pas me portent à l'ambulance des Champs-Élysées.

L'ambulance s'est agrandie de tout le concert Musart, dont l'orchestre est devenu une lingerie, et dont l'allée tournante a disparu sous des tentes, où s'aperçoivent des figures hâves dans des lits. Beaucoup de malades, de mourants, ont été transportés au plein air du jardin, et dans le soleil et la verdure tendre, s'agitent des mains jaunes, et des yeux, au grand blanc, qui interrogent le regard du passant. Presque tous ont une femme près de leur lit de souffrance, et quelquefois de petits enfants jouent sur leurs draps.

Guichard fait le pansement d'un jeune homme, qui a eu la cuisse emportée par un éclat d'obus. Je lui demande machinalement, où il a été blessé: «A Auteuil, dans sa maison, où sa mère l'a retenu!» Cette réponse me jette dans une inquiétude mortelle. Je me reproche la férocité de mon égoïsme et veux, dès le lendemain, aller chercher la pauvre fille restée dans ma maison, tout décidé à abandonner les choses à la grâce de Dieu.

Toute la journée, je l'avais passée dans la crainte d'un échec de Versailles, et dans l'agacement de cette phrase, plusieurs fois répétée par Burty, rencontré à l'ambulance: «Les Versaillais ont été sept fois repoussés!»

Sous ces diverses impressions de tristesse, d'inquiétude, je m'en vais, ce soir, à mon observatoire ordinaire: la place de la Concorde.