Je vague sur les quais. Tout à coup, derrière moi, une formidable et continue détonation. C'est un grondement de cratère, un craquement crépitant de bouquet de feu d'artifice, qui jaillit dans l'air. Je me retourne: au-dessus des maisons, un nuage blanc solide, dont les concrétions semblent du marbre sculpté. On crie autour de moi: «C'est à Saint-Thomas-d'Aquin, au Musée d'artillerie.» Je me jette dans la rue du Bac: «C'est le fort d'Issy qui a sauté!» entends-je répéter aux boutiquiers, encore tout épeurés de la danse de leurs vitres.
Je redescends la rue du Bac et me cogne à Bracquemond, qui me dit, en me montrant la direction de la fumée: «C'est la manufacture des tabacs ou l'École-Militaire!»
Nous remontons les Champs-Elysées. Une vieille femme, à la main bandée, et comme folle, s'exclame: «C'est la cartoucherie du Champ-de-Mars, mais n'y allez pas… ce n'est pas fini… il va y avoir une seconde explosion.»
Nous sommes devant l'ambulance, d'où Guichard nous jette, en nous ouvrant: «Si vous avez le cœur solide, entrez, mais si vous ne l'avez pas, allez-vous-en… Il y a des maisons qui ont dégringolé… vous allez voir des morceaux de femmes et d'enfants écrasés en tétant!»
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Jeudi 18 mai.—Les grands événements tragiques donnent le courage à la femme, à la femme qui en manque le plus, et dans le dramatique, son dévouement s'exalte à un point digne de l'admiration. Je pensais cela, en écoutant le récit du déménagement héroïque, qu'a fait une bonne de la maison voisine de la mienne, et aussi en songeant à ma pauvre Pélagie, s'exposant à être tuée, à toute minute, pour chercher à sauver ma maison du pillage et de l'incendie.
Nous sommes perdus, du moment où l'OFFICIEL, écrit si révolutionnairement mal, a des phrases comme celle-ci: «Une rétrogradation effroyable dans toutes les orgies du royalisme.» Cette littérature m'annonce que nous sommes au bord des massacres.
Je suis entraîné par la foule, au spectacle du jour, à la poudrière du Champ-de-Mars. Les rues par lesquelles je passe, n'ont plus un seul carreau. On marche sur de la poussière de vitre, et je vois une marchande de verre cassé, remplir, en un instant, sa voiture, du verre qu'elle ramasse à pleine main de fer.
Le choc a été si violent qu'il y a des devantures de boutiques, des portes cochères jetées tout de travers, et je n'ai vu rien de pareil au méli-mélo, produit dans les denrées coloniales d'un épicier. Les tuiles de l'hôpital du Gros-Caillou semblent avoir été mises en danse par un tremblement de terre.
Le Champ-de-Mars, le lieu du sinistre, dont la garde nationale vous tient à distance, présente un vague et confus tas de plâtre et de débris calcinés. Dans les détritus, à la porte des baraquements, les femmes cherchent, avec le bout de leurs ombrelles, des balles, qui étaient hier si nombreuses, que, selon l'expression d'un passant, la terre du Champ-de-Mars ressemblait à un champ, «où auraient pâturé des moutons».