Je suis venu faire une visite à Burty, et me voici prisonnier jusqu'à quand? Je ne sais! On ne peut plus sortir. On enrégimente, on fait travailler aux barricades, les gens que la garde nationale trouve dans les rues. Burty se met à copier des extraits de la CORRESPONDANCE TROUVÉE AUX TUILERIES, et moi je me plonge dans son œuvre de Delacroix, au bruit des obus qui se rapprochent.

Bientôt, ça éclate de tous côtés; bientôt, ça éclate tout près. La maison de la rue Vivienne, située de l'autre côté de la rue, a son kiosque brisé; un autre obus casse le réverbère en face de nous; un dernier, enfin, pendant le dîner, éclate au pied de la maison, et nous secoue sur nos chaises, comme par un fort tremblement de terre.

On m'a fait un lit. Je me jette dessus tout habillé. Sous les fenêtres, toute la nuit, les voix des gardes nationaux ivres, jetant, à chaque minute, un qui-vive enroué à tout ce qui passe. Au jour, je m'endors d'un sommeil traversé de cauchemars et de détonations.

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Mardi 23 mai.—Au réveil, aucune nouvelle certaine. Personne ne sait rien de positif. Alors le travail de l'imagination dans le noir. A la fin, un journal inespéré, enlevé du kiosque qui est au bas de la maison, nous apprend que les Versaillais occupent une partie du faubourg Saint-Germain, Monceau, les Batignolles.

Nous montons au belvédère, où par le clair soleil qui illumine l'immense bataille, la fumée des canons, des mitrailleuses, des chassepots, nous fait voir une série d'engagements s'étendant depuis le Jardin des Plantes jusqu'à Montmartre. A l'heure qu'il est, c'est à Montmartre que semble se concentrer le gros de l'action. Au milieu du grondement lointain de l'artillerie et de la mousqueterie, des coups de fusil à la détonation très rapprochée nous font supposer que l'on se bat rue Lafayette et rue Saint-Lazare.

Un sinistre caractère, que le caractère de ce boulevard désert, avec ses boutiques fermées, avec les grandes ombres immobiles de ses kiosques et de ses arbres, avec son silence de mort, coupé de temps en temps par une sourde et fracassante détonation… Quelqu'un croit apercevoir, avec une lorgnette de spectacle, le drapeau tricolore flottant sur Montmartre. A cet instant, nous sommes chassés de notre observatoire de verre, par le sifflement des balles qui passent à côté de nous, faisant, dans l'air, comme des miaulements de petit chat.

Quand nous descendons, et que nous regardons au balcon, une voiture d'ambulance est sous nos fenêtres. L'on y monte un blessé qui se débat, répétant:—«Je ne veux pas aller à l'ambulance.» Une voix brutale lui répond:—«Vous irez tout de même.» Et nous voyons le blessé se soulever, ramasser ses forces défaillantes, lutter une seconde contre deux ou trois hommes, et retomber dans la voiture en criant d'une voix désespérée et expirante:—«C'est à se faire sauter la cervelle!»

La voiture part. Le boulevard redevient vide, et l'on entend pendant longtemps une canonnade rapprochée, qui semble éclater à la hauteur du nouvel Opéra.

Puis le trot lourd d'un omnibus, à l'impériale chargée de gardes nationaux, penchés sur leurs fusils.