Puis les galopades d'officiers d'état-major jetant aux gardes nationaux, ramassés sous nos fenêtres, la recommandation de prendre garde d'être cernés.

Puis l'arrivée de brancardiers remontant le boulevard, dans la direction de la Madeleine.

Pendant ce, la petite Renée pleure, parce qu'on ne veut pas la laisser jouer dans la cour. Madeleine, sérieuse et pâle, a des tressautements à chaque détonation. Mme Burty déménage fiévreusement des tableaux, des bronzes, des livres, cherchant et recherchant un coin reculé, où ses filles puissent être à l'abri des obus et des balles.

La fusillade se rapproche de plus en plus. Nous percevons distinctement les coups de fusil, tirés rue Drouot.

En ce moment apparaît une escouade d'ouvriers, qui ont reçu l'ordre de barrer le boulevard à la hauteur de la rue Vivienne, et de faire une barricade sous nos fenêtres. Ils n'ont pas grand cœur à la chose. Les uns dérangent deux ou trois pavés de la chaussée, les autres donnent, comme par acquit de conscience, une dizaine de coups de pioche dans l'asphalte du trottoir. Mais presque aussitôt, devant les balles qui enfilent le boulevard, et leur passent sur la tête, ils abandonnent l'ouvrage. Nous les voyons, Burty et moi, disparaître par la rue Vivienne avec un soupir de soulagement. Nous pensions tous deux aux gardes nationaux, qui allaient monter dans la maison et tirailler aux fenêtres, au milieu de nos collections, mêlées et confondues, sous leurs pieds.

Alors une troupe nombreuse de gardes nationaux se repliant avec leurs officiers, lentement et en bon ordre. D'autres venant après, qui marchent d'un pas plus pressé. D'autres, enfin, se bousculant dans une débandade, au milieu de laquelle on voit un mort, à la tête ensanglantée, que quatre hommes portent par les bras et les jambes, à la façon d'un paquet de linge sale, le menant de porte en porte, qui ne s'ouvrent pas.

Malgré cette retraite, ces abandons, ces fuites, la résistance est encore très longue à la barricade Drouot. La fusillade n'y décesse pas. Peu à peu, cependant, le feu baisse d'intensité. Ce ne sont bientôt plus que des coups isolés. Enfin, deux ou trois derniers crépitements, et presque aussitôt nous voyons fuir la dernière bande des défenseurs de la barricade, quatre ou cinq garçonnets d'une quinzaine d'années, dont j'entends l'un dire: «Je rentrerai un des derniers!»

La barricade est prise. Les Versaillais se répandent en ligne sur la chaussée, et ouvrent un feu terrible dans la direction du boulevard Montmartre. Dans l'encaissement des deux hautes façades de pierre enfermant le boulevard, les chassepots tonnent comme des canons. Les balles éraflent la maison, et ce ne sont aux fenêtres que sifflements, ressemblant au bruit que fait de la soie qu'on déchire.

Un instant, nous nous étions retirés dans les pièces du fond. Je reviens dans la salle à manger, et là, agenouillé, et paré aussi bien que possible, voici le spectacle que j'ai par le rideau entr'ouvert de la fenêtre.

De l'autre côté du boulevard, il y a étendu à terre un homme, dont je ne vois que les semelles de bottes, et un bout de galon doré. Près du cadavre, se tiennent debout deux hommes: un garde national et un lieutenant. Les balles font pleuvoir sur eux les feuilles d'un petit arbre, qui étend ses branches au-dessus de leurs têtes. Un détail dramatique que j'oubliais. Derrière eux, dans un renfoncement, devant une porte cochère fermée, aplatie tout de son long, et comme rasée sur le trottoir, une femme tient dans une de ses mains un képi,—peut-être le képi du tué.