Le garde national, avec des gestes violents, indignés, parlant à la cantonade, indique aux Versaillais qu'il veut enlever le mort. Des balles continuent à faire pleuvoir des feuilles sur les deux hommes. Alors le garde national, dont j'aperçois la figure rouge de colère, jette son chassepot sur son épaule, la crosse en l'air, et marche sur les coups de fusil, l'injure à la bouche. Soudain, je le vois s'arrêter, porter la main à sa tête, appuyer, une seconde, sa main et son front contre un petit arbre, puis tourner sur lui-même, et tomber sur le dos, les bras en croix.

Le lieutenant, lui, était resté immobile à côté du premier mort, tranquille comme un homme qui méditerait dans un jardin. Une balle qui avait fait tomber sur lui, non une feuille, cette fois, mais une branchette près de sa tête, et qu'il avait rejetée avec une chiquenaude, ne l'avait pas tiré de son immobilité. Alors, il eut un long regard jeté sur le camarade tué, et sa résolution fut prise. Sans se presser, et comme avec une lenteur dédaigneuse, il repoussa derrière lui son sabre, se baissa et s'efforça de soulever le mort. Il était grand et lourd, le mort, et, ainsi qu'une chose inerte, échappait à ses efforts, et s'en allait à droite et à gauche. Enfin il le souleva, et le tenant droit contre sa poitrine, il l'emportait, quand une balle fit tournoyer, dans une hideuse pirouette, le mort et le blessé qui tombèrent l'un sur l'autre.

Je crois qu'il a été donné à peu de personnes d'être, à deux fois, témoin d'un aussi héroïque et aussi simple mépris de la mort.

Notre boulevard est enfin au pouvoir des Versaillais. Nous nous risquons à les regarder de notre balcon, quand une balle vient frapper au-dessus de nos têtes. C'est le locataire de dessus, qui s'est avisé bêtement d'allumer sa pipe à la fenêtre.

Bon! voici des obus qui recommencent, des obus, cette fois-ci, tirés par les fédérés sur les positions conquises par les Versaillais. On campe dans l'antichambre donnant sur la cour. Le petit lit de fer de Renée est traîné dans un coin protecteur. Madeleine s'allonge près de son père, sur un canapé, son clair visage se détachant illuminé par la lampe, sur le blanc d'un oreiller, son petit corps perdu dans les plis et l'ombre d'un châle. Mme Burty s'affaisse anxieuse dans un fauteuil. Et moi j'ai une partie de la nuit, dans l'oreille, la plainte déchirante d'un soldat de ligne blessé, qui s'est traîné à notre porte, et que la portière, par une lâche peur de se compromettre, n'a pas voulu recevoir.

De temps en temps, je vais regarder, par les fenêtres du boulevard, cette nuit noire de Paris, sans une lueur de gaz dans les rues, sans une lueur de lampe dans les maisons, et dont l'ombre épaisse et redoutable garde les morts de la journée, qu'on n'a pas relevés.

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Mercredi 24 mai.—A mon réveil, mes yeux retrouvent le cadavre du garde national, tué hier. On ne l'a pas enlevé, on l'a seulement un peu recouvert avec les branches de l'arbre, sous lequel il a été tué.

L'incendie de Paris fait un jour qui ressemble à un jour d'éclipse.

Un moment d'interruption dans le bombardement. J'en profite pour quitter Burty et gagner la rue de l'Arcade. J'y trouve Pélagie, qui a eu la témérité de traverser toute la bataille, à la main un gros bouquet de roses de mon grand rosier gloire de Dijon; aidée et protégée par les soldats, admirant cette femme s'avançant, sans peur, avec des fleurs, au milieu de la fusillade, et la faisant passer dans les environs de la Chapelle Expiatoire, par des cours percées par le génie.