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Jeudi 25 mai.—Pendant la journée entière, le canon et le roulement des mitrailleuses. Je passe cette journée à me promener dans les ruines d'Auteuil. C'est du saccagement et de la destruction, comme en pourrait faire une trombe.

On voit d'énormes arbres brisés, dont le tronc haché semble un paquet de cotterets, des tronçons de rail pesant mille livres, transportés sur le boulevard, des écrous d'égout, des plaques de fonte de quatre pouces d'épaisseur, réduites en fragments de la grosseur d'une boîte de plumes de fer, des barreaux de grilles, noués, tortillés autour l'un de l'autre, comme une attache d'osier.

Parfois au milieu de cette dévastation, la surprise de rencontrer, attaché à une maison demi-écroulée, un grand rosier grimpant, qui bouche du fleurissement de ses roses, de la gaieté fraîche de ses couleurs, les fissures béantes et les débris pendants.

Le numéro 75, une maison de cinq étages, toute neuve, n'a plus de façade, n'a plus de bas côtés, et vous montre, les planchers des cinq étages, comme les planches du fond des tiroirs d'une commode, qui n'aurait plus de devant, qui n'aurait plus de côtés, et dont, minute par minute, les planchers s'abaissant, laissent dégringoler, à chaque instant, dans la rue, un secrétaire, une table de nuit.

L'entrée de la grande rue d'Auteuil peut rivaliser avec Saint-Cloud. Les deux lignes de maisons ne sont que des décombres fumants ou des pans de murs qui ont les larges lézardes de ruines anciennes. Le dessin des arcades du viaduc a disparu, le pont rompu fait ventre au milieu, et ne vous laisse passer qu'en vous baissant. Quelques piliers de fer, quelques morceaux de zinc, épars çà et là, vous indiquent seuls la place de la gare. La maison du garde, un tas de brique, de ferraille, de bois charbonné.

Sous les pieds, l'on a des obus qui n'ont pas éclaté, des morceaux d'affûts de canons, des boîtes cassées d'artillerie portant 4 de M., des débris et des scories de toutes sortes, au milieu desquelles sourcillent, comme des sources, les eaux des conduites d'eau coupées.

Sur la ligne des fortifications toute écrêtée, un homme me montre une casemate: «C'est là, me dit-il, où se tenait le chef des Bellevillais, avec ses hommes et ses maîtresses. Là, tous les jours, des voitures à bras déménageaient les maisons voisines, apportaient linge, meubles, effets d'habillement, que le nouveau sultan partageait entre ses femmes.»

Pendant que je regarde, le feu reprend à une maison d'Auteuil, sans que personne se soucie de l'éteindre.

Paris est décidément maudit! Au bout de cette sécheresse de tout un mois, sur Paris qui brûle, voici un vent qui est comme un vent d'ouragan.