… Des voitures passent faisant le trajet de Saint-Denis à Versailles, et ramenant sur leurs banquettes, à Paris, des personnages, que le séjour en province a faits archaïques. On dirait des guimbardes, revenant de Coblentz.
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Vendredi 26 mai.—Je longeais le chemin de fer, près la gare de Passy, quand j'aperçois, entre des soldats, des hommes, des femmes.
Je franchis la clôture brisée, et me voici sur le bord de l'allée, où sont prêts à partir pour Versailles les prisonniers. Ils sont nombreux les prisonniers! car j'entends un officier, en remettant un papier au colonel, murmurer à demi-voix: 407, dont 66 femmes.
Les hommes ont été distribués par rang de huit, et attachés l'un à l'autre avec une ficelle, qui leur serre le poignet. Ils sont là, tels qu'on les a surpris, la plupart sans chapeaux, sans casquettes, les cheveux collés sur le front et la figure, par la pluie fine qui tombe depuis ce matin. Il y en a qui se sont fait une coiffure de leurs mouchoirs à carreaux bleus.
D'autres, tout pénétrés de pluie, croisent contre leur poitrine un maigre paletot, où un morceau de pain fait une bosse. C'est du monde de tous les mondes, des blousiers aux dures figures, des artisans en vareuses, des bourgeois aux chapeaux socialistes, des gardes nationaux qui n'ont pas eu le temps de quitter leurs pantalons, deux lignards à la pâleur cadavéreuse: des figures stupides, féroces, indifférentes, muettes.
Chez les femmes, c'est la même confusion. Il y a aux côtés de la femme en marmotte, la femme en robe de soie. On entrevoit des bourgeoises, des ouvrières, des filles, dont l'une est costumée en garde national. Et au milieu de tous ces visages, se détache la tête bestiale d'une créature, dont la moitié de la figure est une meurtrissure. Aucune de ces femmes n'a la résignation apathique des hommes. Sur leurs figures est la colère, persiste l'ironie. Beaucoup ont l'œil comme fou.
Parmi ces femmes, il en est une singulièrement belle, belle de la beauté implacable d'une jeune Parque. C'est une fille brune, aux cheveux crêpés et bouffants, aux yeux d'acier, aux pommettes rougies de larmes séchées. Elle est piétée dans une pose de défi, agonisant officiers et soldats d'injures, d'injures qui sortent de lèvres et d'un gosier si contractés par la colère, qu'elles ne peuvent se traduire par des sons, dans des paroles. Sa bouche, à la fois rageuse et muette, mâche l'insulte, sans pouvoir la faire entendre.
«C'est comme celle qui a tué Barbier d'un coup de couteau», dit un jeune officier à un de ses amis.
Les moins courageuses de ces femmes avouent seulement leur faiblesse, par un petit penchement de la tête de côté, qu'ont les femmes, quand elles ont longtemps prié à l'église. Une ou deux se cachaient dans leurs voiles, quand un sous-officier, faisant de la cruauté, touche un de ces voiles avec sa cravache: «Allons, bas les voiles, qu'on voie vos visages de coquines!»