La pluie redouble. Quelques femmes se couvrent la tête de leurs jupons relevés. Une ligne de cavaliers en manteaux blancs a doublé la ligne des fantassins. Le colonel, une de ces figures olivâtres, commande: «Garde à vous!» et les chasseurs d'Afrique arment leurs mousquetons. A ce moment, des femmes croient qu'on va les fusiller, et l'une se renverse dans une crise de nerfs. Mais la terreur ne dure qu'un moment, et aussitôt elles reprennent leurs figures moqueuses, quelques-unes leurs coquetteries avec les soldats.

Les chasseurs ont passé leurs carabines armées au dos, ont tiré leurs sabres. Le colonel s'est porté sur le flanc de la colonne, jetant à haute voix avec une brutalité que je sens affectée, et à l'effet de faire peur: «Tout homme qui quittera le bras de son voisin: c'est la mort.» Et ce terrible «c'est la mort» revient quatre ou cinq fois dans son court speach, pendant lequel s'entend le bruit sec des fusils, que charge l'escorte à pied.

Tout est prêt pour le départ; quand la pitié qui ne peut jamais abandonner l'homme, pousse quelques soldats de ligne, à promener leurs bidons au milieu des têtes de ces femmes, qui tendent une bouche altérée, dans des mouvements de grâce, et avec un œil espionnant le visage rébarbatif d'un vieux gendarme, qui ne leur dit rien de bon.

Le signal du départ est donné, et la lamentable colonne s'ébranle pour
Versailles, sous le ciel qui fond.

… Les Finances croulantes emplissent la rue de Rivoli de décombres, au milieu desquelles s'agitent des légions ridicules de pompiers de province, réalisant le type de Clodoche.

D'Auteuil, ce soir, Paris semble tout entier la proie d'un incendie, avec, à toute minute, ces élancements de flammes, que fait un soufflet de forge dans un foyer incandescent.

* * * * *

Dimanche 28 mai.—Je passe en voiture dans les Champs-Elysées. Au loin, des jambes, des jambes, qui courent dans la direction de la grande avenue. Je me penche à la portière. Toute l'avenue est remplie d'une foule confuse, entre deux lignes de cavaliers. Aussitôt descendu, je suis avec les gens qui courent. Ce sont les prisonniers qui viennent d'être faits aux Buttes Chaumont, et qui marchent, cinq par cinq, avec quelques rares femmes au milieu d'eux. «Ils sont six mille; cinq cents ont été fusillés dans le premier moment!» me dit un cavalier de l'escorte.

Malgré l'horreur qu'on a pour ces hommes, le spectacle est douloureux de ce lugubre défilé, au milieu duquel, on entrevoit des déserteurs, portant leurs tuniques retournées, avec leurs poches de toiles grises ballantes autour d'eux, et qui semblent déjà à demi déshabillés pour la fusillade.

Je rencontre Burty sur la place de la Madeleine. Nous nous promenons dans ces rues, sur ces boulevards, tout à coup inondés d'une population, sortie de ses caves, de ses cachettes. Pendant que Burty, accosté à l'improviste par Mme Verlaine, cause avec elle, des moyens de faire cacher son mari, Mme Burty me confie un secret que m'avait gardé Burty. Un des amis de Burty faisant partie du Comité public lui avait annoncé, trois ou quatre jours avant l'entrée des troupes, que le gouvernement n'était plus maître de rien, qu'on devait se rendre dans les maisons, les déménager, et fusiller les propriétaires.