Je quitte le ménage, et vais à la découverte du Paris brûlé! Le Palais-Royal est incendié, mais ses jolis frontons des deux pavillons sur la place sont intacts. Les Tuileries sont à rebâtir sur le jardin et sur la rue de Rivoli.
On marche dans la fumée, on respire un air qui sent la fois le brûlé et le vernis d'appartement, et de tous côtés on entend le pschit des pompes. Il est encore, dans des endroits, des traces, des restes horribles de la bataille. Ici c'est un cheval mort, là, près des pavés d'une barricade, à moitié démolie, des képis baignent dans une mare de sang.
La grande destruction commence, se suivant d'une manière continue au Châtelet. Derrière le théâtre brûlé, sont étalés sur le pavé, les costumes: de la soie carbonisée, où éclatent, çà et là, des paillettes d'or, des scintillements d'argent. De l'autre côté du quai, le Palais de Justice a le toit de sa tour ronde décapité. Les bâtiments neufs n'ont plus que le squelette de fer de leur toiture. La Préfecture de police est un éboulement brûlant, dans les fumées bleuâtres duquel brille l'or tout neuf de la Sainte-Chapelle.
Par de petits sentiers, ouverts au milieu des barricades qui ne sont pas encore démolies, j'arrive à l'Hôtel de Ville.
La ruine est magnifique, splendide, inimaginable: c'est une ruine, une ruine couleur de saphir, de rubis, d'émeraude, une ruine aveuglante par l'agatisation qu'a prise la pierre cuite par le pétrole. Elle ressemble, cette ruine, à la ruine d'un palais magique, illuminé, dans un opéra, de lueurs de feux de Bengale. Avec ses niches vides, ses statuettes fracassées ou tronçonnées, son restant d'horloge, ses découpures de hautes fenêtres et de cheminées restées, je ne sais par quelle puissance d'équilibre, debout dans le vide, avec sa déchiqueture effritée sur le ciel bleu, cette ruine est une merveille de pittoresque à garder, si le pays n'était pas condamné sans appel aux restaurations de M. Viollet-le-Duc. Ironie du hasard! Dans la dégradation du monument, brille sur une plaque de marbre intacte, dans la nouveauté de sa dorure, la légende menteuse: Liberté, Égalité, Fraternité.
Soudain, je vois la foule se mettre à courir, comme une foule chargée, un jour d'émeute. Des cavaliers apparaissent, menaçants, le sabre au poing, faisant cabrer leurs chevaux, dont les ruades rejettent les promeneurs de la chaussée sur les trottoirs. Au milieu d'eux s'avance une troupe d'hommes, en tête desquels marche un individu à la barbe noire, au front bandé d'un mouchoir. J'en remarque un autre, que ses deux voisins soutiennent sous les bras, comme s'il n'avait pas la force de marcher. Ces hommes ont une pâleur particulière, avec un regard vague qui m'est resté dans la mémoire.
J'entends une femme s'écrier, en se sauvant: «Quel malheur pour moi d'être venue jusqu'ici!» A côté de moi, un placide bourgeois compte un, deux, trois… Ils sont vingt-six. L'escorte fait marcher ces hommes au pas de course, jusqu'à la caserne Lobau, où la porte se renferme sur tous, avec une violence, une précipitation étranges.
Je ne comprenais pas encore, mais j'avais en moi une anxiété indéfinissable. Mon bourgeois, qui venait de compter, dit alors à son voisin:
—Ça ne va pas être long, vous allez bientôt entendre le premier roulement.
—Quel roulement?