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Lundi 26 juin.—… Au château de Sancy, la première chose qui me saute aux yeux, est le cadre vide de la Parabère, du beau portrait de la célèbre maîtresse du Régent, peinte par Rigaud. On a craint la passion déménageante des Prussiens.

Mme de Sancy-Parabère nous parle de l'Empereur, de l'Impératrice, de leur résidence, où ils sont obligés de faire faire un lit pour le visiteur qui s'attarde. Elle nous dit l'impénétrabilité flegmatique de l'Empereur, les fluctuations d'espérance et de désespérance de l'Impératrice. Elle nous peint le flot des visiteurs, trompant les exilés avec des promesses fallacieuses, avec des assurances de retour dans la quinzaine.

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Mardi 27 juin.—En nous promenant avec de Behaine dans la forêt de Carnel, nous causons tristement des destinées de la France, de sa dissolution, de sa mort, ou tout au moins de la mort de la société dans laquelle nous avons été élevés.

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Samedi 1er juillet.—Au chemin de fer du Nord, débarquement des prisonniers revenant d'Allemagne. Des visages pâles et de la maigreur flottante dans des capotes trop larges, et la déteinte du drap rouge, et le passé du drap gris qui habille ces hommes: enfin la misère douloureuse des mines et des vêtements: c'est le spectacle que les trains d'Allemagne donnent, tous les jours, aux Parisiens.

Ils marchent, de petites cannes à la main, courbés sous des bissacs de toile grise; quelques-uns une culotte allemande au derrière, d'autres sur la tête une casquette, en place du képi resté sur le champ de bataille. Pauvres gens, quand on les lâche, c'est plaisir de les voir se redresser; c'est plaisir d'entendre le pas allègre, avec lequel ils touchent, de leurs semelles usées, le pavé de Paris.

A Saint-Denis, des casques prussiens, et tout le long du chemin de Saint-Gratien, à tout coin, la vue de l'envahisseur. On aperçoit partout des soldats, habillés de toile blanche, promener leur balourde gaieté, des domestiques mener à la main des chevaux battant la terre française de leurs ruades, et partout dans les maisons, dans les jardins résonne le ia vainqueur.

Enfin, me voici à Saint-Gratien. Le pavillon, de Catinat, où nous habitions, semble une caserne. Des têtes, coiffées de bérets, sont à toutes les fenêtres; une guérite noire et blanche se dresse contre la porte, et dans la grande allée qui mène au château, sont rangés des fourgons d'ambulance.