* * * * *
La princesse me reçoit avec cette animation qui lui est particulière, et qui se traduit dans l'action qu'elle met dans son serrement de main. Elle m'entraîne dans une allée du parc, et se met à me parler d'elle, de son séjour en Belgique, de sa souffrance dans l'exil. Elle me dit qu'elle a été longtemps, sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait en elle, là-bas, mais qu'elle le sait maintenant: elle y était présente de corps, mais tout à fait absente d'esprit, et si bien, ajoute-t-elle, qu'elle croyait se réveiller, tous les matins, dans son hôtel de Paris. Comme je la félicite sur la gaieté de son moral: «Ah! ça n'a pas toujours été comme ça, il y a eu un mauvais moment, un moment bizarre pendant lequel, c'est singulier, j'avais les mâchoires si serrées par tout ce qui s'était passé en moi, que vraiment j'avais parfois comme de la peine à parler.» Alors, elle s'étend sur les petites misères de la vie de là-bas, me parlant du froid de l'hiver, pendant lequel elle avait pris le parti de se coucher, et de laisser sa porte ouverte, conversant avec ses amis, du fond d'un lit bien chaud.
En ce moment, Couchaud vient lui parler, et il y a un ennui sur son front. «Concevez-vous, me dit-elle, au bout de quelques instants, que le bruit court à Saint-Gratien que l'Impératrice est cachée ici… Comme les gens vous connaissent! Moi conspirer et venir conspirer ici?… Ils ne savent donc pas que je ne demande que la conservation de ma personne et de Saint-Gratien, ma liberté individuelle, comme je l'ai écrit à M. Thiers… Sur le reste, je suis blasée, je n'aime au fond que les choses vraies…, les autres choses, ça n'existe pas, ce n'est que de la convention.»
* * * * *
Mercredi 5 juillet.—Chez Brébant. Berthelot affirme que les thermomètres de Regnault de Sèvres, ces thermomètres à la réputation européenne, ont été brisés méthodiquement par les Prussiens.
Renan annonce qu'il vient de recevoir une lettre de Mommsen, déclarant qu'il serait temps de renouer des relations, de reprendre les travaux de l'intelligence communs aux deux nations. Et sa lettre finit par une phrase, dans laquelle il dit qu'il trouverait digne de l'Académie, de continuer l'Empereur, c'est-à-dire de continuer les pensions aux étrangers. Ils sont merveilleux d'impudence, ces savants allemands, et tout semblables à ces commis, qui, un sourire humble sur les lèvres, et roulant leurs chapeaux entre leurs mains, viennent redemander leur place chez le patron, qu'ils ont ruiné, pillé, brûlé.
Puis la conversation s'emporte, et c'est chez tout le monde de la fureur contre Trochu. On s'étonne que la reconnaissance de son incapacité, si universelle à Paris, ne soit pas encore vulgarisée dans toute la France. On cherche à expliquer l'énigme de ce personnage mi-charlatan, mi-mystique. Là-dessus, quelqu'un raconte, que se trouvant au ministère de l'Intérieur, le jour où devaient être signées les conditions de la capitulation de Paris, il attendait avec un ou deux confrères, à l'effet d'avoir des renseignements pour son journal. Trochu entre, avise ces messieurs, auxquels il dit bonjour. Puis tirant sa montre, avec une intonation comique inconsciente: «Je suis d'un quart d'heure en avance, voulez-vous que je vous fasse une conférence politique?» Tel est le sérieux de l'homme—et le jour où Paris subissait une capitulation comme il n'en existe pas dans l'histoire de l'Europe.
* * * * *
Lundi 10 juillet.—Départ pour Bar-sur-Seine. Je l'avais pressenti. Le vide de ma vie se fait aujourd'hui cruellement sentir. La guerre, le siège, la famine, la Commune: tout cela avait été une féroce et impérieuse distraction de mon chagrin, mais ça avait été une distraction.
* * * * *