Mardi 11 juillet.—Quelle imprévoyance! Quel ganachisme! La société se meurt du suffrage universel. C'est, de l'aveu de tous, l'instrument fatal de sa ruine prochaine. Par lui, l'ignorance de la vile multitude, gouverne; par lui, l'armée est enlevée à la soumission, au devoir. Dire qu'au lendemain de l'entrée des Versaillais, on pouvait tout, on pouvait l'impossible, et l'on n'a pas touché à ce suffrage mortel. Ah! ce monsieur Thiers est, il me semble, un sauveur de société, à bien courte échéance. Il s'imagine sauver la France actuelle, avec du dilatoire, de la temporisation, de l'habileté, de la filouterie politique, de petits moyens pris sur la mesure de sa petite taille. Non, c'est avec l'audace des grandes mesures, avec un remaniement d'institutions, que la France, si elle ne doit pas mourir, pourra vivre.
Quel malheur que ce petit homme se soit trouvé là! Si nous n'avions pas eu la providence de l'avoir, la société se serait sauvée toute seule, avec un principe quelconque, un principe qui manque complètement à l'éclectisme sceptique du chef du pouvoir exécutif.
* * * * *
Jeudi 13 juillet.—Aujourd'hui je vais avec Marin à Mussy,—Mussy, la première étape de notre voyage en 1849,—Mussy, où nous sommes arrivés si fatigués, les pieds tellement, meurtris par nos gros souliers neufs. Je retrouve avec une profonde tristesse, dans un coin de l'église, cette vieille descente de croix en pierre, que nous avions dessinée ensemble, et que je ne croyais jamais revoir—tout seul.
* * * * *
Mercredi 19 juillet.—Toujours des nuits pleines de cauchemars. C'est d'abord sur moi l'étreinte de deux mains d'assassins, qui me font réveiller avec le cri: Au secours! Puis je me rendors, et lui entre dans mon rêve. Je ne sais pourquoi et par quelle circonstance, nous nous trouvons chez Nadar, et comment il y a chez Nadar, une ancienne édition de la Comédie du Dante, une édition merveilleuse.
Dans mes rêves, il est toujours malade de sa dernière maladie: c'est ainsi seulement qu'il m'est donné de le revoir. Et je m'aperçois tout à coup que, dans un moment de distraction, il a déchiré toutes les marges des premières pages. Et je suis dans d'horribles transes que Nadar ne s'en aperçoive, que Nadar ne découvre l'état du malheureux.
C'est maintenant perpétuellement une suite de rêves anxieux et biscornus, où continue, pendant mon sommeil, la souffrance de toute la dernière année de sa maladie.
* * * * *
Vendredi 21 juillet.—Nous pêchons, toute la nuit, avec Grou-Grou et son porte-hotte, deux Mohicans de l'Aube, à la figure ridée, à l'œil perçant et aiguisé par la contemplation braconnière des choses de la nature.