Dimanche 22 octobre.—Saint-Gratien. Théo se plaint drolatiquement de n'avoir plus les privilèges de la jeunesse près des femmes, et de se voir en même temps refuser le privilège des vieux. Il demande à être officiellement déclaré un individu sans conséquence, et de jouir de toutes les immunités attachées à cet état.

Quelqu'un causant des derniers événements, et à propos de ces événements de la dernière Exposition et de la réunion de tous les souverains de l'Europe qui auraient dû empêcher ces désastres, la princesse l'interrompt: «Oh! il n'y en avait qu'un qui le voulût, qui le désirât, c'était l'empereur de Russie. Et je le sais bien. Le jour du dîner de gala, la grande-duchesse de Russie vint à moi, me dit que l'Empereur voulait causer avec mon cousin, avant le dîner, et me demanda de le faire prévenir. Je lui répondis que c'était très facile, et j'allai trouver l'Empereur, qui vint aussitôt. Le tête-à-tête commença dans un petit salon, mais il fut malheureusement interrompu, ce tête-à-tête! et je vis presque aussitôt l'Empereur ressortir avec une figure, longue comme tout.»

* * * * *

1er novembre.—Le vieux Giraud racontait ces jours-ci, à Saint-Gratien, qu'une nuit, un chiffonnier vint s'asseoir à côté de lui. La conversation s'engagea, et le chiffonnier s'écria: «Mon métier, c'est le plus beau des métiers, le roi des métiers!»—«Tiens! je croyais que c'était le mien!» fit ironiquement le peintre.—«Monsieur n'est pas chasseur; s'il l'était, ce que je lui dis, ce ne l'étonnerait pas… quand nous attaquons un tas, nous croyons notre fortune faite… et ça recommence comme ça, à chaque nouveau tas!»

* * * * *

Dimanche 9 novembre.—Je trouve, chez Flaubert, Ramelli qu'il veut faire engager par l'Odéon pour la pièce de Bouilhet. Elle est là, se plaignant, avec des éclats de voix, du théâtre qui a pris l'habitude de ne plus payer que les premiers rôles, du théâtre qui donnait à Berton 300 francs par soirée dans LE MARQUIS DE VILLEMER… Je n'ai pas vu de corps d'état où la revendication de l'argent se fasse avec plus de violence que chez les acteurs et les actrices. Dans les lamentations de Ramelli, il y a de la colère sanguine avec des feux au visage, qui forcent l'actrice à se tenir dans une pièce où il n'y a pas de cheminée allumée, et d'où nous parviennent, par la porte ouverte, ses doléances furibondes.

Enfin elle part, et nous voilà seuls. Flaubert me conte l'inespérée fortune de la Présidente (Mme Sabatier, la femme au petit chien dont Ricard a fait un si beau portrait) qui a reçu un titre de 50 000 livres de rente, deux jours avant l'investissement de Paris, un envoi de Richard Wallace, qui avait couché avec elle dans le passé, et lui avait dit: «Tu verras, si je deviens jamais riche, je penserai à toi!»

Flaubert me parle encore de cette ambassade chinoise, tombée au milieu de notre siège et de notre Commune, dans notre cataclysme, et à laquelle on disait, en s'excusant:

—«Ça doit bien vous étonner ce qui se passe ici dans le moment?»

—«Mais non, mais non… vous êtes jeunes, vous les Occidentaux… vous n'avez presque pas d'histoire… mais c'est toujours comme ça… et le siège et la Commune: c'est l'histoire normale de l'humanité.»