Je regagne Paris sur l'impériale de l'omnibus américain, obligé de s'arrêter et de longtemps stationner devant la manutention, tant le quai est encombré de camions, chargés de caisses de biscuits, d'omnibus bondés de pains jusqu'au toit et qu'on voit par les vitres fermés, de chariots de toutes sortes écrasés de tonneaux de farine, se pressant à l'entrée de la gigantesque usine du manger de nos soldats.
Rue de Rivoli, un joli détail: dans le bruit fracassant du passage d'une batterie d'artillerie, un artilleur caressant le bronze d'un canon, d'une main amoureuse, qui semble peloter de la chair aimée.
Paris est agité, Paris est inquiet de sa pitance ordinaire. Çà et là des petits groupes féminins très gesticulants, et je tombe rue Saint-Honoré, au coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, dans un rassemblement furieux qui heurte les volets d'un épicier. Une femme me conte que c'est un épicier ayant vendu un hareng saur, 50 centimes, à un mobile, qui l'a fiché au bout d'un bâton, avec cette inscription: «Vendu 50 centimes par un officier de garde national à un pauvre mobile.»
J'entends deux femmes se disant derrière moi, dans un double soupir: «Il n'y a déjà plus rien à manger!» En effet, je remarque la pauvreté des devantures de charcuterie, où ne se voient plus que quelques saucissons à l'enveloppe d'argent, et des bocaux de conserves de truffes.
Je reviens de la Halle par la rue Montmartre: les planches de marbre blanc de la maison Lambert, à cette époque si chargées de quartiers de chevreuil, de faisans, de gibier, sont nues, les bassins aux poissons sont vides, et dans ce petit temple de la gueule, se promène mélancoliquement un homme très maigre; en revanche, à quelques pas de là, dans l'éclat du gaz, faisant étinceler un mur de boîtes de fer-blanc, une grosse fille joviale débite du Liebig.
Il vient du sérieux sur le visage des promeneurs, qui s'approchent d'affiches blanches luisant au gaz; je les vois les lire lentement, puis s'en aller, à petits pas, pensifs et recueillis. Ces affiches, ce sont les statuts des cours martiales, établies à Vincennes et à Saint-Denis. On s'arrête à cette phrase: «La condamnation sera exécutée, séance tenante, par le piquet commandé pour garder le lieu de la séance.» Et on songe avec un petit frisson qu'on entre dans le dramatique et le sommaire du siège.
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Mercredi 28 septembre.—Les vifs et colorés tableaux, composés, à tout coin de Paris, par le siège: tableaux que la peinture oubliera de peindre, ou qui seront sentimentalisés par quelque Millevoye du pinceau, comme Protais. Les éclatantes taches et les piquants réveillons, que font sous les arbres des Champs-Élysées, les pantalons rouges, les chemises bises, les croupes luisantes des chevaux, les casques de cuivre aux crins épandus, les faisceaux de sabres accrochés dans les arbres, et, au milieu de cela, un officier habillé de pourpre, flottant dans une grande flanelle rouge, assis sur une chaise, dans une pose à la fois crâne et indolente.
Aux Tuileries, tout le long de la terrasse de l'Orangerie, au bout de ficelles, la montée et la descente de gourdes de fer-blanc, que remplissent, sur le quai, des garçons de marchand de vin, attelés à des haquets, et, dans les arbres poudreux et grillés, des chemises séchant sur les plus hautes branches, avec les apparences, dans ces ramures superbes, d'épouvantails à oiseaux.
… Par toute la longue et infinie rue de Vaugirard, par toute cette rue à la fois champêtre et industrieuse; rien du caractère guerrier des autres quartiers, devenus tout militaires. Les poules picorent en pleine rue, les chèvres se promènent sur le trottoir, et l'on se croirait dans le Paris d'hier, si un futur prix de Rome n'esquissait pas dans un faux œil-de-bœuf une grande tête de la République, coiffée du bonnet phrygien, et si, de temps en temps, un tape-cul rapide ne montrait, à côté du garçon boucher qui le mène, un mobile regagnant son poste.