Tout le long des boulevards, et des deux côtés, des bestiaux inquiets et menaçants; bousculant les pissotières renfermées dans l'enceinte du parquage, s'acculant dans un coin, puis se précipitant en une masse brouillée et confuse, que surmonte un grand bœuf cavalant une vache, par laquelle il se fait porter presque debout.
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Lundi 26 septembre.—Toute la route du Point-du-Jour jusqu'au Rempart: ça semble les fortifications du corps de génie des barricades. Il y a la barricade classique en pavés, la barricade en sacs de terre; il en est de pittoresques formées de troncs d'arbres—de vraies lisières de forêts poussées dans un mur ruiné. C'est comme un immense Clos Saint-Lazare, élevé par les descendants de 48, contre les Prussiens. Tous les murs sont crénelés et percés de meurtrières, et le terrain creusé de trous ronds qui se touchent, ressemble assez bien à ces plats de fer-blanc, où l'on fait cuire des escargots en Bourgogne.
Dans le jardin de Gavarni, des ouvriers s'apprêtent à jeter à bas le quinconce.
Les arches du Pont-Viaduc, barricadées et fermées de grosses traverses de bois, sont remplies d'une foule d'hommes et de femmes regardant, à travers les fentes, le fleuve rayonnant, et les coteaux verts, où les lunettes cherchent des Prussiens.
Les gâcheurs de plâtre qui travaillent aux barricades, causent du coup de carabine qu'ils viennent de tirer au tir, dont on entend les coups stridents sur la plaque, contre laquelle des femmes d'une certaine élégance mangent bravement des pommes de terre frites, dans un restaurant improvisé sous une tente.
La nature semble se complaire dans le contraste qu'affectionnent les romanciers pour leurs catastrophes intimes. Jamais le décor de septembre ne fut si riant, jamais bleu du ciel ne fut si pur, jamais beau temps ne fut aussi beau.
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Mardi 27 septembre.—Hier, grande animation dans les groupes du boulevard des Italiens, contre les bouchers. On demande que le gouvernement vende lui-même ses bestiaux, sans l'intermédiaire de ces spéculateurs sur la misère générale. Devant la mairie de la rue Drouot, une femme pérore sur le manque et la cherté des choses les plus nécessaires à la vie, et elle accuse les épiciers de dissimuler une partie de leurs approvisionnements, pour doubler le prix dans huit jours. Elle termine en disant, avec raison et d'une voix colère, que le peuple n'a pas d'argent pour faire des provisions, qu'il a besoin d'acheter, au jour le jour, et que toujours, toujours, les choses sont arrangées pour que le pauvre pâtisse, et que le riche soit épargné.
Au bout du Point-du-Jour, sur le quai de Javelle, au-dessus d'une palissade à meurtrières, au delà du barrage, le paysage, ciel et fleuve, tout à la fois lumineux et gris. A gauche, un grand peuplier, faisant un cône noir de cyprès; en face et à droite, des cheminées de fabriques, des coteaux, comme lavés d'une blanche eau de gouache. Des ombres aux tons violets de plombagine, des lumières d'argent. Un morceau de nature qui se détache sur les couleurs crues du drapeau tricolore, flottant sur la barrière de bois, ainsi qu'un paysage, dessiné dans un métal en fusion, et me rappelant ce que je voyais dans une pelle rouge, quand tout gamin, j'y faisais fondre un morceau de plomb.