Et toujours la porte des cafés que l'on pousse, et toujours le tapage des conversations rieuses, et toujours la vie insouciante de la capitale, subsistant avec toute l'horreur de la guerre à la cantonade.

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Samedi 24 septembre.—Dans la capitale du manger frais et des primeurs, il est vraiment ironique de voir les Parisiens se consulter devant les boîtes de fer-blanc des marchands de comestible et des épiciers cosmopolites. Enfin ils se décident à entrer, et sortent, emportant sous le bras, le BOILLED MUTTON ou le BOILLED BEEF, etc., toutes les conserves possibles et impossibles de viandes, de légumes, de choses qu'on n'aurait jamais pensé devoir devenir la nourriture du Paris riche.

Les industries sont toutes transformées; des vareuses et des tuniques de gardes nationaux remplissent la devanture des magasins de blanc; des plastrons Disderi sont étalés au milieu des fleurs exotiques; et par les soupiraux des sous-sols, l'on entend le martèlement du fer, et à travers les barreaux s'aperçoivent des ouvriers qui forgent des cuirasses.

La carte des restaurants se reserre. On a mangé les dernières huîtres hier, et il n'y a plus en fait de poisson que de l'anguille et des goujons.

En sortant du PIED DE MOUTON, je traverse les Halles, toutes retentissantes du bruit tonnant du déchargement des provisions, mêlé au bruit grêle des baguettes tombant dans les fusils à pistons des gardes nationaux, et je rencontre Charles Blanc en compagnie de Chenavard, qui me rappelle Rome, et me fait revoir le dos mélancolique, qu'il promenait parmi ses ruines.

Charles Blanc, s'étant présenté à la mairie pour se faire inscrire avec son frère, est très animé contre le maire, qui, dans l'ignorance du nom des illustres enrôlés, lui a demandé bêtement s'ils étaient armés.

Partout sont appliquées aux murs de grandes bandes de toile blanche, aux croix rouges des ambulances, que quelquefois surmonte à une fenêtre une tête de militaire, enveloppée d'un linge taché de sang.

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Dimanche 25 septembre.—Les deux berges de la Seine pleines de chevaux de cavalerie, et de jambes nues de mobiles se lavant dans les remous, faits par le passage incessant des mouches.—Toujours de placides pêcheurs à la ligne, mais aujourd'hui coiffés d'un képi de garde national.—Les fenêtres des galeries du Louvre sont blindées avec des sacs de sable.—Dans la rue Saint-Jacques, les femmes, par groupes de deux ou trois, causent, avec des voix plaintives, du renchérissement des denrées.—Le Collège de France, tout couvert d'affiches blanches superposées, d'affiches du PAPIER PAGLIARI pour les blessures, d'affiches du PHÉNOL BOBŒUF, d'affiches annonçant la mise en vente des PAPIERS ET CORRESPONDANCE DE L'EMPEREUR.—Une affiche sur papier violet, tout fraîchement posée, annonce la formation de la Commune, demande la suppression de la Préfecture de Police, demande la levée en masse.—Passe sur une civière un blessé ou un mort, escorté par un peloton de mobiles.—Un fond de cour de revendeur montre, à vendre, des tas de comptoirs de marchands de vin: tous les comptoirs de la banlieue extra muros.—Au Luxembourg, des milliers de moutons, serrés et remuants, ont, dans leur étroit grillage, quelque chose du grouillement des asticots dans une boîte.—Place du Panthéon, des endroits dépavés, où de petites filles qui commencent à marcher, s'exercent, trébuchantes, à des exercices acrobatiques.—Dans la cour de la bibliothèque Sainte-Geneviève, une montagne de sable.—Aux colonnes de l'École de Droit, placardée la formation d'un Comité de femmes, portant en tête, le nom de Louise Collet.—Chez un marchand de vin, qui a pour enseigne: AU GRAND ARAGO, des femmes à soldats, accrochant le regard avec le rouge sang de bœuf des bandelettes, entremêlées dans leurs cheveux noirs, tandis que plus loin, assis par terre, dans un grand enclos, au milieu de ses bêtes, un berger lit le PETIT JOURNAL.