… Depuis deux jours, je ne sais, le souvenir de mon frère se réempare de mon esprit, un peu distrait de lui par l'horreur du moment, la menace de l'avenir,—et ce souvenir m'est présent et cruel comme aux premiers jours.
… Cette beauté particulière d'un bel automne, ces arbres carminés, cette gaze bleu du ciel, ces grandes ombres, molles et noyées, ce brouillard laiteux, épandu et flottant sur tous les lointains, ces vapeurs reflétées de soleil, ce chatoiement dans l'air de tons neutres, cette lumière même un peu violette, et assez semblable à la couleur de l'eau dans un verre de cabaret, tout ce doux milieu de nature, fait ressortir, dans une harmonie de coloriste blond, les choses luisantes de la guerre et les fourmillements multicolores des foules.
… Les hommes qui nous gouvernent sont médiocres, par cela même raisonnables. Ils n'ont pas assez le sentiment du téméraire, et ne se doutent pas de la possibilité de l'impossible, dans des temps comme ceux-ci. Qu'est-ce, au fond, que nos sauveurs, un général beau parleur, un littérateur distingué, un procureur onctueux, enfin une copie bourgeoise de Danton?
… Jamais Paris n'a eu un mois d'octobre pareil. La nuit claire, semée d'étoiles, est pareille à une nuit du Midi.
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Mardi 4 octobre.—Le bombardement s'annonce. Hier on est venu s'informer, chez moi, si j'avais de l'eau à tous les étages.
Contre le trottoir, les pieds dans le ruisseau, debout, immobile, ne voyant rien, n'entendant rien, inattentive aux voitures qui la frôlent, une vieille femme de la campagne, sous son bonnet de linge en forme de tuile, est enveloppée, en sa rigidité de pierre, de plis semblables aux dalles tumulaires de Bruges. Elle porte en elle une si grande douleur stupéfiée, que je m'approche d'elle, et lui parle. Alors, cette femme, lente à revenir de sa rêvasserie à la réalité, d'une voix, qui est comme une plainte de malade, me dit: «Je vous remercie de votre bon cœur; je n'ai pas besoin, je suis seulement chagrine!» Et ces douces et tristes paroles me font chercher l'inconnu tragique, qu'enferme silencieusement, en elle, cette vieille exilée des champs.
Nous sommes seulement cinq chez Brébant. Il est question de l'intérieur aristophanesque du gouvernement de la Défense nationale, d'Arago que Saint-Victor appelle un vrai Pantalon de la Comédie italienne, de Mahias, de Gagneur, de… On parle de la publication de la CORRESPONDANCE DE L'EMPEREUR. On est froissé du peu de gravité, du peu de tenue, du peu comme il faut, qui préside à ce travail, et qu'on fait avec des titres spirituels, comme si on voulait faire de la copie pour le FIGARO… Nefftzer apporte toujours le même noir ironique, le même doute à l'endroit de ce qu'on pourra faire pour se sauver. Par moments, au rire méphistophélique par lequel il a l'habitude d'annoncer les plus rares désastres, on se demande quel diable d'homme c'est, tant il parle de ces choses avec une indifférence sceptique, gouailleuse.
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Mercredi 5 octobre.—Aux environs du boulevard Exelmans, en ces petits bouquets de bois, soudainement nés et sortis de l'abatage des palissades de séparation, brûlées par les mobiles, dans un vif coup de soleil, c'est charmant, ces restaurants en plein air, sous les noisetiers roux. Les détails sont d'un pittoresque à enchanter un Knaus, avec les tables et les bancs dans le bois à peine équarri, les barillets, mis en chantier, sur un tabouret renversé, les cafetières baroques bouillant sur de petits fourneaux de terre cuite, avec le désordre des bouteilles et des pots de grès aux dessins bleus, au-dessus desquels voltigent des têtes de femmes, au teint de brugnon, aux cheveux couleur de chanvre.