Un moment, ce soir, le soleil couchant remplit complètement la baie du pont-levis du Bois de Boulogne, et les êtres et les choses qui passent sur ce carré de feu, s'y détachent d'une manière un peu surnaturelle, comme sur la plaque d'or d'un émail.

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Jeudi 6 octobre.—Ce matin, le jour se lève, pour la première fois, dans la brume de l'automne. Il y a de l'hiver aujourd'hui dans le temps. L'on se sent pénétré de la rosée froide, qui mouille les feuilles des arbres. Le réveil des mobiles a lieu sans chansons. Ils font leur toilette sans gaieté, sans bruyance.

De petites voitures de bonneterie, comme on en rencontre parmi les bourgs sauvages de la France la plus reculée, leur offrent des tricots, des bonnets de coton, dans lesquels quelques-uns enfournent leurs oreilles. Ils sont campés tout le long du boulevard Exelmans; les uns sous les arcades du chemin de fer, les autres dans les déblais du nouveau chemin de fer en construction. Peu à peu, ils secouent leur engourdissement, et, assis sur les traverses du chemin de fer dont ils ont fait des bancs, ils plongent leurs cuillers dans la gamelle, posée sur une table improvisée avec une porte arrachée à une clôture. Avec la soupe et le ventre chaud, la gaieté vient, et le rire gamin de la première jeunesse court, de table en table.

Sous une arcade qui porte écrit sur un morceau de bois: État-Major, des officiers font, sur un coin de buffet, leur correspondance, pendant qu'au milieu d'eux, un long et maigre curé, en chapeau rond, fume une courte pipe de bois.

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Vendredi 7 octobre.—Au moment où je passe la Seine sur le viaduc, la canonnière s'enveloppe d'un nuage blanc et son terrible coup de canon retentit, répété par les échos des coteaux de Sèvres et de Meudon.

… Me voici dans l'avenue de Vincennes. L'avenue est fermée, en arrière du rempart, par une formidable barricade, bâtie de dalles de pierres cyclopéennes, et, en avant du rempart, se dresse une enceinte palissadée formée d'arbres tout entiers, avec l'artichaut menaçant de leurs branches épointées. La défense est ici sur une proportion gigantesque, et digne de ce faubourg d'émeute, de ce faubourg Saint-Antoine qui semble avoir mêlé le génie militaire au génie de la guerre des rues.

Passé le rempart, passé l'enceinte palissadée, on marche entre des troncs d'arbres, rognés à ras de terre, qui étaient les beaux arbres ombreux de l'avenue, et à droite et à gauche s'étend un immense vide, où les maisons démolies ont laissé, dans l'herbe vilainement verte, une tache blanche que surmonte quelques gravats.

Puis les maisons recommencent, des maisons fermées. Une seule est ouverte, la maison d'un forgeron, dont le bruit du marteau est l'unique vie de l'avenue silencieuse… Tout à coup au loin une masse noire et un roulement sourd. Portée sur les épaules de huit gardes nationaux, s'avance une bière, sur laquelle est posé un képi de garde national; un tambour la précède, et de minute en minute, fait résonner sur la caisse voilée de crêpe, le glas funèbre.