Pauvre Bois de Vincennes avec ses arbres coupés, ses chalets, dont on a enlevé les portes et les fenêtres, un peuple de pauvresses le remplit, armées de hachettes, faisant des ételles qu'elles traînent sur des brouettes et de petits chariots. Et l'on rencontre des rouleuses qui balayent les sentiers perdus, d'une jupe lâche, qu'en remontant, à tout moment, leur main montre attachée, sous le casaquin, par une ceinture rouge. Et comme antithèse à ces amoureuses de grand chemin, deux charmantes femmes assises par terre, à côté d'un élégant officier, jouant avec la marquise de l'une d'elles.

En montant dans l'omnibus de Paris, une jeune fille vient prendre place à côté de moi, elle tient sur son épaule un panache d'argentéa, et remporte entre deux crachoirs, liés avec une ficelle,—c'est elle qui nous le dit,—les dernières fraises de son jardinet de Nogent.

Ce soir, une voix dans l'ombre m'appelle. C'est Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON) que je n'ai pas vu depuis bien des mois. Nous entrons dans un café, pour parler de mon frère, dont il a appris la mort en province. Il est toujours aussi misérable, et le pauvre diable sollicite son admission dans la garde nationale, pour gagner 30 sous par jour.

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Samedi 8 octobre.—Dans les rues, on rencontre, avec une croix rouge sur le cœur, de grasses lorettes hors d'âge, qui se préparent, toutes éjouies, à tripoter des blessés avec des mains sensuelles, et à ramasser de l'amour parmi les amputations.

J'entrevois, ce soir, pour la première fois, Louis Blanc, que son frère amène dîner à ma table, chez Péters. Une tête qui est un mélange de cabotin et de séminariste méridional, au-dessus d'une taille d'une petitesse ridicule. Chez cet homme glabre, il y a quelque chose d'horrible: l'association sur sa face de l'enfance et de la sénilité. Ce sont les joues roses d'un bébé, avec le charbonné de l'intérieur des narines, du tour de la bouche des sexagénaires.

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Lundi 10 octobre.—Ce matin, je vais chercher une carte pour le rationnement de la viande. Il me semble revoir, telle que me les dépeignait ma pauvre vieille cousine Cornélie de Courmont, une de ces queues de la grande Révolution, en cette attente de gens mêlés de vieilles haillonneuses, de bizets à képis, de petits bourgeois à la Henri Monnier, parqués en ces locaux improvisés, dans ces pièces blanchies à la chaux, où vous reconnaissez, assis autour d'une table, tout-puissants dans leurs uniformes d'officiers de la garde nationale, et suprêmes dispensateurs de votre nourriture, vos peu honnêtes fournisseurs.

Je rapporte un papier bleu, curiosité typographique des temps à venir et des Goncourt futurs, qui me donne le droit, pour moi et ma domestique, d'acheter, chaque jour, deux rations de viande crue, ou quatre portions d'aliments, préparés dans les cantines nationales. Il y a des coupons jusqu'au 14 novembre.

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