Mardi 11 octobre.—Aux portes des maisons neuves, où sont installées les mairies de la banlieue envahie, des femmes pâles s'entretiennent entre elles, avec des voix éteintes, de l'impossibilité de trouver du travail.
Dans les rues, des sœurs, marchant deux à deux, examinent un moment, dans le creux de leurs mains grassouillettes, le riz des sacs placés à la porte des épiciers.
Des marchands de bric-à-brac, accoudés sur des crédences gothiques, exposées sur le trottoir, personnifient la mélancolie des commerces de luxe dans la débine.
Devant le chemin de fer du Nord, je m'embarque pour Saint-Denis, dans la tapissière classique des environs de Paris, une tapissière recouverte des lambeaux d'une ancienne verdure, et qui a pour conducteur un enfant, tombé la figure dans le feu. Quand nous sommes dix, nous partons. Il y a de gras marchands à chevalière au doigt, des vieillards en cravate rouge et à la culotte déboutonnée, un modèle de l'École des Beaux-Arts, le brûle-gueule aux dents, une fringante maîtresse d'officier, emportant dans une valise la cuisine suave d'une nuit d'amour.
Nous arrivons au petit pont sur le canal, mais il ne nous est donné de voir que de loin Saint-Denis. Des zouaves et des mobiles ferment l'entrée de la ville, et retiennent en deçà du pont, mères, sœurs, parents, amis, maîtresses. Un espion prussien, nous est-il dit, s'est introduit dans la ville, et pour s'en saisir, on a coupé toute communication avec le dehors. Et au bout d'une heure, tout le monde désappointé se décide à regagner Paris, après une sieste sur le talus.
Partout la même destruction de la zone militaire, d'où se lèvent, de champs de gravats, çà et là, des pans de mur, montrant des échantillons de papier peint,—et devant soi, le plus loin que va la vue, des champs ponctués de points de toutes les couleurs: des hommes, des femmes, ramassant les glanures de la terre.
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Mercredi 12 octobre.—Par ces jours tragiques, en l'élévation du pouls et la griserie de tête, qu'amène le bruit grondant de la bataille continue, qui vous entoure de tous côtés, on a besoin de sortir de son être réel, de dépouiller l'individu inutile qu'on se sent, de mettre sa vie éveillée dans un rêve, de s'inventer chef de partisans, surprenant des convois, décimant l'ennemi, débloquant Paris,—vivant ainsi de longs moments, transporté dans une existence imaginative par une sorte d'hallucination du cerveau.
C'est la trouvaille de quelque moyen de voler qui vous fait voir et découvrir les positions de l'ennemi, c'est la trouvaille de quelque engin meurtrier qui tue des bataillons, met à mort tout entiers des morceaux d'armée. Et l'on va dans une absence de soi-même, semblable à celle de l'enfant, à la lecture de ses premiers livres, l'on va par les grands espaces et les grandes aventures de l'impossible, héros d'une fiction d'une heure.
Que de tours dans ce jardin, où je n'appartenais plus à la petite promenade, que mon corps faisait dans la petite allée tournante, mais où parcourant l'air sur un escabeau volant, j'étais l'inventeur d'une substance, décomposant, au-dessous de moi, l'oxygène ou l'hydrogène de l'air respirable, et le rendant mortel aux poumons prussiens de toute une armée!