L'œil du Parisien, aujourd'hui, n'est plus qu'aux étalages des choses susceptibles d'être mangées, aux étalages des produits avec lesquels on triche avec l'alimentation des jours ordinaires. Et devant l'annonce d'un de ces produits, c'est un curieux spectacle que l'étude d'un passant, en son indécision, en ses combats intérieurs, qui se témoignent par le déplacement d'un parapluie d'un bras sous l'autre, ses en allées et ses retours. J'étudiais au passage Choiseul ce manège d'un assiégé devant un tout nouveau produit, dont l'usage connu, et peut-être des souvenirs personnels, l'arrêtaient dans son désir de le faire servir à sa cuisine. Un moment le préjugé l'avait emporté, il était parti, il avait vingt pas… puis tout à coup, une volte, et revenant sur ses pas, il est entré fiévreusement dans la boutique de pâtisserie acheter du beurre de cacao.

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Mercredi 26 octobre.—Je vais, voir à l'Officiel Théophile Gautier, qu'on me dit revenu de Suisse.

—«Pourquoi diable, ô Théo! êtes-vous rentré dans cette sinistre pétaudière?»

—«Je vais vous expliquer cela, me répondit-il, en descendant l'escalier du journal «Le manque de monnaie, mon cher Goncourt… oui, cette chose bête qu'on appelle faulte d'argent… Vous savez comment file un billet de douze cents… c'était tout ce que j'avais… puis mes sœurs étaient à Paris, au bout de leur rouleau… et voilà pourquoi je suis revenu.

«Au fond, cette révolution c'est ma fin, c'est mon coup du lapin… du reste je suis une victime des révolutions… sans blague. Lors des glorieuses de Juillet, mon père était très légitimiste, et il a joué à la hausse sur les Ordonnances!… Vous pensez comme ça a réussi… nous avons tout perdu: quinze mille livres de rente… J'étais destiné à entrer dans la vie en homme heureux, en homme de loisir; il a fallu gagner sa vie… Enfin, après des années, j'avais assez bien arrangé mon affaire, j'avais une petite maison, j'avais une petite voiture, j'avais même deux petits chevaux… Février met tout à bas… A la suite de beaucoup d'autres années, je retrouve l'équilibre, j'allais être nommé à l'Académie… au Sénat. Sainte-Beuve mort, Mérimée crevard, il n'était pas tout à fait improbable que l'Empereur voulût y mettre un homme de lettres, n'est-ce pas?… Je finissais par me caser… Paf! tout fout le camp avec la République… Vous pensez bien que maintenant je ne puis recommencer à faire ma vie… Je redeviens un manœuvre à mon âge… Un mur pour fumer ma pipe au soleil, et deux fois, la soupe par semaine, c'est tout ce que je demande… Ce qu'il y a de plus horrible, c'est l'espèce d'hypocrisie qu'il faut maintenant que je mette dans les choses que je fabrique… vous comprenez, il faut que mes descriptions soient tricolores

«Pas mal tragique toute cette ferblanterie!» fait-il, en passant devant la devanture de Chevet, n'ayant plus sur les marbres, hier garnis de toutes les succulences solides de la gueule, que le zinc de rares conserves de légumes. Puis après quelques secondes de silence, où sa méditation s'appuie lourdement sur mon bras, il dit soudain: «Est-ce bien un désastre? Est-il concret! D'abord la capitulation, aujourd'hui la famine, demain le bombardement… Hein! est-il composé d'une manière artistique, ce désastre?»

Il reprend: «Mais est-ce curieux que le courage, la valeur, cette chose qui semblait un produit si français, n'est-ce pas?—c'était la conviction de tout le monde que nous étions héroïques de naissance,—eh bien, ça n'existerait plus?… N'avez-vous pas vu ces matassins auxquels on a retourné leurs habits… et à la figure desquels, on a convié la population de cracher?…»

«Mon cher Théo, lui dis-je, en le quittant, mon avis est que la blague a tué toutes les imbécillités héroïques, et les nations qui n'ont plus de ça… sont des nations condamnées à mourir.»

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