Jeudi 27 octobre.—Au viaduc du Point-du-Jour, des accumulations de sable, de chaux, des montagnes de moellons. Un sol défoncé par les charrois, et où les pieds butent dans la boue, contre les rails du nouveau chemin de fer, destiné à doubler l'ancien. Partout des maçons sur des échafaudages, des seaux d'eau montant de la Seine, au bout d'une poulie pittoresque, du mortier qu'on gâche, des pierres volant de main en main, des contreforts qui s'arc-boutent aux murs, de pleines assises qui montent soutenir et étayer l'arcature légère, des machines à vapeur toutes sifflantes. Une presse, une hâte, un travail enfiévré, tel que je n'en ai pas vu encore, et dans lequel semble haleter le patriotisme:—le tableau de l'activité nationale en action, au bruit du canon tonnant sur toute la ligne.

Et à travers les jours et les manques du travail non fini, dans la trajectoire des obus français, un admirable coucher de soleil. On dirait un léger lavis de nuages violets sur une feuille de papier d'or rouge, au milieu de laquelle s'ouvrirait, en éventail, un grand rayon d'or vert, mettant un ton d'aurore pâle sur Saint-Cloud, et parmi les coteaux, déjà endormis et éteints dans le neutralteinte du crépuscule.

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Vendredi 28 octobre.—L'étonnant, le merveilleux, l'invraisemblable: c'est l'absence de toute communication avec le dehors. Pas un habitant qui, depuis quarante jours, vous dise avoir reçu quelques nouvelles des siens. Entre-t-il par le plus grand des hasards un journal de Rouen, on le donne, en fac-similé, ainsi que la plus inestimable des raretés. Jamais deux millions d'hommes n'ont été enfermés dans un si parfait Mazas. Pas une invention, pas une trouvaille, pas une audace heureuse. Il n'y a plus d'imagination en France.

Peu à peu, on commence à toucher le vilain de la guerre. Dans la grande rue d'Auteuil, précédés d'un soldat tenant le cheval par la bride, je vois passer, à cacolet, deux lignards, le teint terreux, et leurs pauvres reins fléchissant à chaque cahot, et leurs pieds débiles s'efforçant de s'arc-bouter à la petite planchette de l'étrier. Cela fait mal. Des blessés, c'est la guerre, mais des gens que tuent le froid, la pluie, le manque de nourriture, c'est plus horrible que les blessures de la bataille. «Ils sont de mon régiment, dit une cantinière,—voyageant avec moi dans l'omnibus,—de mon régiment, le 24e de marche; tous les jours, on en emmène comme ça.» Et dans son accent perce comme le découragement de ceux à qui elle verse à boire.

Sur la pierre grise du Panthéon, au-dessous de l'or de sa croix, se détache une immense tribune, aux draperies rouges des escaliers de marchands de vin. Une grande bande porte: Citoyens, la Patrie est en danger. Enrôlements volontaires des gardes nationaux. Au-dessus, un écusson représentant le navire d'argent de la ville de Paris, est surmonté d'un faisceau de drapeaux, que couronne un drapeau noir, où flottent dans ses plis funèbres, les noms de Strasbourg, Toul, Châteaudun. Les dates de 1792, 1870, sont inscrites aux deux extrémités, sous des oriflammes tricolores. Aux piliers sont accrochés des boucliers de carton sur lesquels se lisent les deux lettres: R.F.

La tribune immense est toute pleine de képis galonnés d'argent, d'épaules luisantes sous le caoutchouc des manteaux mouillés, entre lesquelles passe et se déverse la foule montant l'escalier, la foule qui fait des étages de dos, en blouse blanche, en blouse bleue; cela au milieu des roulements de tambour et des sonneries de clairon. Un spectacle, où il y a un rappel de la foire, et cependant qui remue, par les électricités qui se dégagent des grandes choses généreuses, et des multitudes qui se dévouent.

Un monde immense couvre la place, surplombée par des groupes pyramidaux de femmes et d'enfants, grimpés entre les colonnes de la mairie du cinquième arrondissement, de l'École de Droit.

Les faces sont hâves, elles ont le jaune qu'y met la nourriture du siège, et qu'y apporte encore l'émotion du spectacle, traversé du chantonnement grave de la Marseillaise.

Enfin a lieu le défilé interminable des gardes nationaux enrôlés, passant devant le bureau, placé au milieu de la tribune.