Là, c'est un encombrement, une mêlée, une confusion de gens de toutes sortes, que trouent, à tout moment, des gardes nationaux, la crosse en l'air, et criant: «Vive la Commune!» L'édifice tout noir, avec l'heure, qui marche insouciante sur son cadran déjà allumé, à ses fenêtres grandes ouvertes, avec au dehors les jambes ballantes des blousiers, qui y figuraient le 4 septembre. La place: une forêt de crosses de fusils relevées, aux plaques brillantes sous la pluie!
Sur les visages, on sent la douleur de la capitulation de Bazaine, une espèce de fureur de l'échec d'hier au Bourget, en même temps qu'une volonté colère et héroïquement irréfléchie de ne pas faire la paix.
Des ouvriers, en chapeau rond, écrivent, au crayon, sur des portefeuilles crasseux, une liste que leur dicte un monsieur. J'entends parmi les noms, ceux de Blanqui, de Flourens, de Ledru-Rollin, de Mottu. «Ça va aller maintenant,» s'écrie un blousier, au milieu du silence consterné de mes voisins, et je tombe dans un groupe de femmes, parlant déjà peureusement du partage des biens.
A ce qu'il paraît, ainsi que me l'indiquaient les jambes sortant par les fenêtres de l'Hôtel de Ville, le gouvernement est renversé, la Commune établie, et la liste du monsieur de la place va être confirmée par le suffrage universel.
C'en est fait. On peut écrire à cette date: Finis Franciae… Les cris: «Vive la Commune!» éclatent sur toute la place, et de nouveaux bataillons se précipitent par la rue de Rivoli, suivis d'une voyoucratie vociférante et gesticulante… Dans ce moment une vieille dame qui me voit achever le journal du soir, me demande, ô ironie, si le cours des fonds publics est dans mon journal.
Après dîner, j'entends un homme du peuple dire à une marchande de tabac, chez laquelle je m'allume: «Est-il possible de se laisser rouler comme ça? Vous allez voir un 93, qu'on va se pendre les uns les autres!»
Le boulevard est tout noir. Les boutiques sont fermées. Le passant n'existe plus. Quelques rares groupes de gens, le doigt coupé par une ficelle au bout de laquelle il y a quelque mangeaille empaquetée, se tiennent dans la projection du gaz des kiosques, des cafés, dont les maîtres vont et viennent sur la porte, incertains s'ils doivent fermer. Le rappel bat, la générale bat, un vieux garde national apoplectique passe son képi à la main, criant: «Les canailles!» un officier de garde nationale appelle à la porte du Café Riche les hommes de son bataillon. Il circule le bruit que le général Tamisier est prisonnier de la Commune.
Le rappel continue avec fureur; pendant qu'un jeune garde national prend sa course au milieu de la chaussée du boulevard, criant à tue-tête: «Aux armes, nom de Dieu!»
La guerre civile, avec la famine et le bombardement; est-ce notre lot de demain?
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