Mardi 1er novembre.—De la place de la Concorde, des pelotons de garde nationale s'avancent au petit pas vers l'Hôtel de Ville, regardés, derrière les fenêtres des Tuileries, par les bonnets de coton des blessés, mêlés aux voiles des sœurs. C'est la contre-manifestation de la journée d'hier, au milieu d'une foule, comme les journées de fête en jettent sur le pavé de Paris.

Par extraordinaire, on est très nombreux ce soir, chez Brébant. Il y a
Théophile Gautier, Bertrand, Saint-Victor, Berthelot, etc., etc. Louis
Blanc y fait sa première apparition avec son physique ecclésiastique, et
dans une redingote qui joue la lévite.

Nécessairement la révolution d'hier est le sujet de la conversation. Hébrard, qui y a assisté dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville, déclare qu'on ne peut avoir une idée de la crapuleuse imbécillité dont il a été témoin. Il a vu un groupe voulant porter Barbès: les bonnes gens ignoraient encore qu'il fût mort. «Pour moi, dit Berthelot, de très bonne heure, voulant savoir où nous en étions, j'ai été demander à une sentinelle de l'Hôtel de Ville:—Qui est là? qui gardez-vous?—Parbleu, m'a-t-il répondu, je garde le gouvernement de Flourens! Elle ne savait pas, cette sentinelle, que le gouvernement qu'elle gardait, avait été changé. Que voulez-vous, si la France en est là!…»

Louis Blanc reprend avec une parole douceâtre, lente à sortir, et qu'il retient, un moment, dans sa bouche, comme si c'était un bonbon délicieux: «Tous ces hommes d'hier se nommaient eux-mêmes, et à leurs noms, pour les faire passer, ils ajoutaient quelque nom connu, quelque nom illustre, ainsi qu'on met une plume à un chapeau.» Il dit cela, de son ton mi-pincé, mi-sucré, avec au fond l'amertume secrète du peu que son nom, si populaire en 1848, pèse sur les masses, et, il faut bien le reconnaître, du peu que les illustrations et les célébrités pèsent, aujourd'hui, sur une populace amoureuse du néant chez ses maîtres.

Et le petit Louis Blanc, à l'appui de son dire, tire de la petite poche de sa petite culotte une liste imprimée de vingt noms, soumise au suffrage des citoyens du cinquième arrondissement, pour la formation d'une Commune, qui est bien la réunion des inconnus les plus célèbres, avec lesquels aurait été jamais fabriqué un gouvernement, en aucun pays du monde.

A ce moment, Saint-Victor affirme tenir d'un ami de Trochu que le général se vante d'obtenir le débloquement de Paris dans quatorze jours.

Tout le monde de rire, et ceux qui connaissent la personne du gouverneur de Paris, de le peindre, comme une petite intelligence, appartenant aux idées étroites du militarisme, fermée à toute invention qui vient à se produire, à toute idée nouvelle, apportant aussi bien son veto à une chose sérieuse qu'à une chose chimérique. Car le chimérique abonde, et il se trouve des gens qui veulent défendre Paris au moyen de chiens, auxquels on donnerait la rage, et qu'on lâcherait sur les Prussiens.

Alors Louis Blanc parle de l'idée d'un homme dont il s'est fait le promoteur, et qui voulait priver les Prussiens d'eau à Versailles, par la destruction de la machine de Marly et le dessèchement des étangs. Trochu a coupé la proposition par le mot: «Absurde.» Dorian, lui, était émerveillé de la conception.

Puis, entre un fabricant d'engins militaires, qui se trouve là, un officier d'artillerie, et Berthelot, c'est l'exposé d'une kyrielle d'inventions ou de produits, refusés par une raison, par une autre, le plus souvent sans aucune raison, de premier coup, par légèreté, par incompréhension. Il est question de fusées au carbone, d'un ballon devant rapporter par une Correspondance-Journal avec la province, 600 000 fr. et dont le lancement attend encore l'autorisation. Louis Blanc dit: «A propos de l'absence de nouvelles, comme je m'en étonnais, Trochu m'a dit: Mais le gouvernement fait tout son possible, savez-vous qu'il dépense, par mois, 10 000 francs. Cela m'a stupéfait, 10 000 francs, pour une chose d'une si capitale importance, quand il faudrait en dépenser 100 000, 200 000, que sais-je, un million!»

De Trochu on passe au général Guiod, que Berthelot rend responsable de nos désastres, cet homme qui, non content de s'être opposé à la fabrication des chassepots, a refusé le canon du commandant Potier: «C'est bien simple, ajoute-t-il, depuis le commencement de la guerre, c'est une bataille d'artillerie, les canons prussiens portent à six ou huit cents mètres plus loin que les nôtres, ils se mettent à cent, deux cents mètres de notre portée, et nous démolissent tout à leur aise: les canons Potier rendaient la partie égale…» «Vous savez, dit le fabricateur d'engins, que pendant les huit jours d'arrêts, que le général Guiod a infligés au capitaine Potier, les deux mille hommes, dont il a la direction, n'ont pas travaillé, et, dans ce moment-ci…» Le fabricateur d'engins est interrompu par l'officier d'artillerie: «C'est comme pour les artilleurs, on dit qu'il n'y en a pas, dites donc qu'on n'en veut pas. Un de mes amis a présenté au général Guiod un ancien officier très capable. Savez-vous comment le général l'a reçu: «Monsieur, je n'aime pas le zèle intempestif!»