Berthelot reprend: «Oui, tout est comme cela, Nefftzer ne comprend pas mon exaspération, quand je vais le trouver, il ne voit pas ça dans le détail, comme moi, il ne touche pas, toute la journée, leur stupide entêtement. Et puis, qu'est-ce que ce décret qui rappelle les vieux retraités, quand on a besoin de jeunes, de capacités qui se développent, d'un général qui se révèle? Il fallait faire de petites sorties, des sorties commandées par des capitaines. Celui qui aurait fait le mieux, aurait été nommé colonel; et s'il s'était distingué plusieurs fois, général. Comme cela nous reformions nos cadres, nous établissions une pépinière d'officiers… Mais l'on garde l'avancement pour l'armée de Sedan, oui ce n'est pas une plaisanterie, pour l'armée de Sedan!»

Bah! lance un sceptique, on aura beau changer les officiers, ce seront toujours les mêmes… et l'on parle du prochain décès de la France, de son épuisement en cerveaux de valeur, de son état convulsif par lequel elle va, soubresautante, à la mort.

Pendant ce, Renan affaissé, les mains canoniquement croisées sur l'estomac, jette de temps en temps dans l'oreille de Saint-Victor, jubilant d'entendre du latin, des versets de la Bible.

Puis, au milieu du rabâchage à nouveau sur les causes de notre ruine,
Nefftzer crie:

—«Ce qui a perdu la France, c'est la routine et la rhétorique!»

—«Oui, c'est le classicisme!»—soupire Théophile Gautier,—interrompant l'analyse, qu'il fait dans un coin, des QUATRAINS de Khèyam, au bon Chennevières.

* * * * *

Mercredi 2 novembre.—Toute la journée j'ai été poursuivi par la mémoire obstinée d'un autre Jour des Morts.

Nous étions à la Comerie. De Behaine nous avait emmenés nous promener sur les hauteurs qui dominent le cours de l'Oise. Nous marchions sous la bise, par le paysage désolé, entourés du vol circulaire des corbeaux. Jules souffrait du foie, et nous étions tristes, comme ce triste jour.

Il y a aujourd'hui au cimetière, pour entrer, pour sortir, la queue qui se fait à la porte d'un endroit de plaisir. Je ne sais, pour moi, je suis reconnaissant à toute cette foule qui se presse là. J'ai du bonheur à voir bien peu de tombes, sans une couronne fraîche, et je me penche à regarder les formes noires et les mains pieuses, penchées sur les pierres funéraires. Les morts, si oubliés le restant de l'année, ont autour d'eux un murmure de prières, de paroles… Pauvre tombe! elle n'a que les couronnes que j'y apporte. Quand je n'y serai plus, personne n'y viendra, personne n'y apportera un brin d'immortelle. Cette tombe deviendra la pierre abandonnée des morts sans famille. Cette idée m'est douloureuse non pour moi, mais pour lui.