27 juillet.—J'ai rêvé cette nuit de Jules, pour la première fois. Il était comme je le suis, en grand deuil de lui—et il était avec moi. Nous marchions dans une rue, ayant une vague ressemblance avec la rue Richelieu, et j'avais le sentiment que nous portions une pièce chez un directeur de théâtre quelconque. En chemin, nous rencontrions des amis, parmi lesquels se trouvait Théophile Gautier. Le premier mouvement des uns et des autres était de venir me faire un compliment de condoléance, tout à coup interrompu par la vue inattendue de mon frère, qui, selon son habitude, marchait dans mon rêve, derrière moi… Et j'étais dans un doute déchirant, entre la certitude de sa vie, affirmée par sa présence à côté de moi, et la certitude de sa mort, que me rappelait, dans le moment, le souvenir très net de lettres de faire part de son décès, encore étalées sur le billard.

Il est ici une ruelle qui n'a pas plus de deux pieds de largeur. Dans cette ruelle se rencontre une mauvaise petite maison. Cette maison a une fenêtre sans rideaux, où, à travers la vitre, on voit une tête d'Antinoüs en plâtre, et un chandelier représentant un gendarme en carton-pierre colorié, avec une chandelle fichée dans la tête.

Sur la porte un morceau de papier porte, écrit à la main: Pour les petits voyageurs MADAME BONDIEU.

* * * * *

30 juillet.—Dans cette ville, dans cette maison, où depuis vingt-deux ans, nous venions tous les ans, tous les deux, chaque pas remue du passé qui fait lever des souvenirs.

Ç'a été notre refuge après la mort de notre mère, notre refuge après la mort de la vieille Rose, ç'a été le lieu de nos vacances de chaque été, après le travail de l'hiver, après le volume publié au printemps. Dans les sentiers odorants de lavande, côtoyant la Seine, sur les rapides de la rivière, franchis avec les grandes perches, nous composions ensemble les descriptions de CHARLES DEMAILLY. Dans l'église, nous dessinions ensemble le vitrail représentant la moyennageuse «Promenade du Bœuf gras». Là, dans la vinée, est l'endroit où nous avons appris la mort de notre cher Gavarni. Sur ce lit, qui est resté tel qu'il était, quand Jules couchait à côté de moi, a été jetée, au grand matin, la lettre de Thierry, qui nous pressait de revenir, pour mettre HENRIETTE MARÉCHAL en répétition.

Et remontant au bout, tout au bout de ces années, c'est de cette porte que je nous vois sortir, en blouse blanche, le sac au dos, pour notre voyage de France, en 1849, lui avec sa mine si jolie, si rose, si imberbe, qu'il passait, dans les villages que nous traversions, pour une femme que j'avais enlevée.

* * * * *

5 août.—Auteuil. Des journées à aller, à venir dans cette maison, comme une âme en peine. C'est bien le mot.

* * * * *